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09
oct

Edito

par Caroline Gaudriault

Le Festin des barbares

L’Homme est assez bienveillant pour avoir créé un système qui le protège de lui-même. Il s’est civilisé, sociabilisé, il a poursuivi un idéal démocratique avec plus de justice et d’égalité. Il s’est même créé des remparts à sa nature pragmatique et déraisonnable. Mais cela ne suffit plus. Le voilà au bord d’une nouvelle rive, dans un âge intermédiaire, soumis à de profonds questionnements, où il devient urgent de traverser.

Sur un bord, il laisse un chef d’œuvre accompli : les conquêtes géographiques et humaines, le voyage lunaire et la vision de la Terre, la compréhension d’un monde du plus petit au plus grand, les innovations technologiques qui ont réduit l’espace et le temps. Le progrès a connu une marche glorieuse et le génie artistique semble avoir eu son expression la plus forte. L’autre rive à encore du mal à se dessiner, tant que l’évolution humaine vivra sa période trouble. Si l’on est indulgent avec lui, on dira qu’il est pris par l’angoisse de bien faire, par la culpabilité : il pense aux revers de ses inventions, à la peur de ne pas se renouveler, à l’éthique qui pose des limites sur les recherches futures à mener, à la menace démographique qui pèse sur la terre et aux conséquences d’un désir moderniste qui assombrissent sa propre survie. Si l’on est plus réaliste, on dira que pour la première fois, l’Homme n’ose plus avancer, par lâcheté, par égoïsme et par peur. Le voilà dans l’embarras, cet Homme à qui tout a réussi jusqu’à présent. Alors, après le temps des splendeurs, après le temps des décadences, vient celui des barbares…

Les Barbares arrivent… au moment où les démocraties s’y attendent le moins, quand l’homme est incapable de renoncer. Installé dans un confort de société ; attendant patiemment le bonheur qu’on lui a promis ; pensant que ses droits et paroles seront entendus, il est pris au piège de ses plaisirs individuels. Survient une pernicieuse léthargie. L’Homme est dans le débat, l’action lui fait trop peur. Lui qui a fait preuve de tant de génie se trouve aujourd’hui dans l’impasse. Plutôt que de se réinventer une vie préservant toute sa dignité, il laisse ses langues se détruire. Il assiste à l’effacement des mémoires. Il perd le sens de ses actes. Il connaît la fin du courage. Il accepte le mensonge. Il incite les catharsis par l’achat effréné de l’inutile. Il sentimentalise jusqu’à l’infantilisation. Il est dans le déni du réel. Il crée des espaces virtuels pour fuir ses responsabilités. On a créé un homme fatigué, qui ne sait plus ce qui le tient debout et pourtant qui n’a jamais eu autant peur de vieillir, d’être malade et malheureux. Comme s’il devait être éternel ! Quand le monde se délite autour de lui, que l’économie est un jeu dangereux et l’environnement une question de survie, il se replie sur lui-même. Il se concentre sur son désir d’immortalité, sur son rêve hédoniste et ses conquêtes de l’égo. Il sait la guerre des ressources, le coût de la modernité, la démographie galopante. Mais il ne veut pas voir. Trop tard. C’est maintenant trop bon d’en profiter.

Ce sont les failles des contemporains soumis au confort des sociétés occidentales, dont les barbares savent tirer profit. Ces derniers s’appuient sur le précepte démocratique qui laisse penser à un meilleur des mondes possibles, mais avec l’illusion de son éternité et la menace de l’endormissement. Les moins dupes de tous, les barbares, installent une sauvagerie morale et intellectuelle dans nos sociétés si fièrement civilisées. L’état sauvage qu’ils distillent insidieusement n’est pas celui de la cruauté, du crime et du viol mais celui du combat idéologique. Décomplexés, jusqu’au-boutistes, les barbares sont ceux qui poussent les limites jusqu’à l’excès, jusqu’au chaos. Ils ne manquent pas de génie. Ils s’infiltrent par tous les moyens, prêts à renverser les codes établis, à s’affranchir des règles sociales, à bouleverser les modes de vie, jusqu’à transcender le genre humain. Ils dessinent les prémisses d’une société sans frontières, ni singularité. Une société transgenre. Le mot « tabou » n’aura plus de sens. On contrôlera artificiellement la naissance et la mort. On commercialisera les corps. La vie sera réduite à une fonction numérisée. Les barbares ignorent le passé et bafouent l’éthique. Ils transgressent car ils n’ont rien à perdre. Toutes les armes leur conviennent : l’exagération, l’oppression morale, la culpabilisation, la vitesse, la mauvaise foi, le complexe de supériorité, la certitude et le culot. Leur sauvagerie ébranle tout sur leur passage. Les mentalités changent, les esprits se perdent, le tourbillon qu’ils créent devient incontrôlable. C’est un vrai lavage de cerveau. Ils passent par toutes les voies possibles, s’attaquent à tous les esprits en commençant par les plus faibles, encombrent les pensées même les plus intellectuelles, s’installent en politique et modifient les lois, dans le sens qui les arrange. Ils forcent à peine, tout juste poussent-ils des portes entrebâillées, que les Hommes, béats, regardent s’ouvrir. Ils s’appuient sur leurs faiblesses et leurs doutes. Ils profitent de l’attentisme. Ils foncent, prenant la société de court. Ils trouvent des solutions immédiates aux questions, quand les Hommes, pris au piège de leur pensée globale, discutent encore à des réponses collectives. Quand les Hommes manquent de confiance, il leur suffit de voir tant de conviction pour se sentir rassurés. Ces pourfendeurs d’une humanité archaïque pourraient bien suivre un projet transhumaniste, où l’on se débarrasserait du hasard, de l’imperfection et des erreurs. Ils préparent l’étape d’après, celle de l’obsolescence de l’Homme.

Pourtant, les Hommes n’ont pas encore sauté la rive : l’espèce humaine est en jeu. Peuvent-ils encore choisir ? Quel qu’il en soit, l’histoire ne sera plus jamais comme avant. Ils sont encore et certainement pour la dernière fois, maîtres de leur destin. Mais le temps leur est compté. Soit ils s’adaptent aux nouveaux enjeux, soit la poussée barbare aura raison d’une nouvelle forme de civilisation. On ignore encore à quoi elle ressemblera, mais le hold-up pourrait avoir lieu plus vite qu’on ne le pense. L’Homme a confondu progrès et modernisme. Le premier l’a mené jusqu’ici, le second s’ouvrira, même malgré lui, vers une autre histoire. Les barbares marquent peut-être une rupture obligée, un passage. Tout mouvement peut avoir ses propositions positives. Et s’ils incarnaient un désir inavouable ? Si l’Homme cherche aujourd’hui à dépasser sa nature humaine, c’est peut être qu’au fond, elle lui est insupportable. Mais ne vous méprenez pas, les barbares, c’est aussi nous !

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