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02
sep

Conversation avec Claude Hagège

Linguiste

par Caroline Gaudriault

Il meurt 25 langues par an, autant de cultures…

   © Gérard Rancinan

Caroline Gaudriault - La langue, comme source essentielle d’appartenance à un groupe social, inscrit l’homme dans son univers social. La disparition des langues entraine-t-elle la disparition des sociétés et de leur mémoire ?

Claude Hagège - C’est effectivement les langues qui possèdent les plus hautes propriétés à fournir les bases de l’insertion humaine dans une société. En dehors de son enveloppe biologique et sa structure mentale, l’homme a besoin des langues comme base même de la vie. Les langues véhiculent aussi notre histoire. Elles sont des trésors millénaires où sont déposés nos souvenirs familiaux. Les mots sont des reliques, sanctifiées par la souffrance et défigurées par la passion. La langue est le vecteur d’une culture et l’instrument dans lequel se parle cette culture. Les choses que vous avez à dire sur vos choix, votre mode de vie, vos conditions, vous le faites à travers votre langue. L’histoire des mots reflète celle des idées.
Les langues n’ont pas besoin d’être écrite pour cela. Les civilisations anciennes qui n’ont pas de culture écrite ne sont pas sans mémoire. Les peuples des montagnes chinoises, de la brousse amazonienne, des tribus africaines ont une tradition orale qui se transmet depuis des millénaires, de génération en génération. Je crois les cultures orales moins menacées que les cultures écrites.

CG - Sans langue, y-a-t-il encore une histoire ?

Claude Hagège - Ce sont les langues qui permettent l’histoire. Ce sont elles qui racontent les évènements passés et l’évocation des disparus. Elles sont un défi à la mort car elles proposent un modèle d’éternité. Elles sont un moyen très simple de tromper le néant. Sans elles, plus d’histoire.

CG - La menace de disparition des langues est donc une menace de mort culturelle…

Claude Hagège - Bien entendu. Elles sont un rempart contre la mort culturelle et ethnique, non pas physique bien sûr. Quoique. Les cultures dont les langues ont disparu, sont du même coup condamnées à mourir. Aux Etats-Unis, à la fin du XIXème, on traversait un certain nombre d’Etats où les émigrés parlaient uniquement leur langue d’origine. Ce fut le cas pour les Norvégiens. L’église luthérienne donnait ses messes aux protestants, en norvégien et non en anglais. La nouvelle génération a commencé à faire valoir que l’on pouvait être un bon luthérien et conserver toutes les pratiques norvégiennes en se mettant à l’anglais, langue du contexte et exerçant une très forte pression sur elle. Cet argument a été reçu avant de comprendre que cela ne pouvait pas fonctionner. Le passage progressif est totalement accompli car la plupart des descendants de ces émigrés ne parlent plus un seul mot de norvégien aujourd’hui. Le lien entre langue et culture est absolument clair et quand on perd la langue on perd la culture.

CG - Quand une culture s’éteint, une langue ne meurt jamais tout à fait, parce qu’elle est écrite. C’est intéressant car elle peut ressurgir un jour…

Claude Hagège - Oui et c’est le cas de l’hébreu. Aujourd’hui parmi les ennemis de l’anglais, beaucoup parlent le latin. Il faut faire la distinction entre la langue et la parole. La langue c’est le système, la structure. En revanche la parole sert à la communication. Si la communication se perd ce n’est pas pour autant que la structure se perd ; une langue qui cesse d’être parlée ne disparaît pas en temps que système. C’est la raison pour laquelle, en 1948, lorsque l’ONU a décrété la fondation de l’Etat d’Israël, l’hébreu, langue morte depuis très longtemps est apparu comme la langue qui allait être adoptée. Il existait d’innombrables textes en hébreu, depuis l’hébreu biblique, rabbinique, talmudique jusqu’à l’hébreu israélien aujourd’hui.
L’hébreu était une langue dans laquelle il était interdit de dire : « je t’aime » ou « passe-moi le sel ». La déclaration sentimentale et le besoin d’un service n’existaient pas. Une langue vivante - ce qui n’était pas le cas de l’hébreu - est une langue dans laquelle des choses de tous les jours se disent. L’hébreu a donc été adapté, car c’était une langue de prestige, savante, religieuse, rabbinique. Pour de nombreux rabbins cela a été un sacrilège d’en faire une langue vivante.

Caroline Gaudriault - Quels sont les signes de déclin d’une langue ?

Claude Hagège - La fin de la transmission. En France, le breton, le basque, l’alsacien, le corse…ont commencé à ne plus être transmis vers le milieu et la fin du XIXe siècle, car on pensait que c’était un frein pour les nouvelles générations à trouver du travail. C’était le début de la fin. Aujourd’hui, ces enfants devenus parents ne peuvent plus transmettre les langues régionales à leurs propres enfants. Il y a une forte pression des langues de diffusion mondiale dont l’anglais. C’est pour cela que je combats la diffusion de la langue anglaise car elle menace les autres langues. Il y a aussi une pression économique, politique et culturelle de l’anglais. L’anglais est imposé comme langue de communication dans le monde et on pense ne pas pouvoir y échapper. C’est un leurre. Parfois quand je vois que même des entreprises imposent l’anglais comme langue d’échange à l’intérieur même de leur enceinte, c’est un pur snobisme, rien d’autre.

CG - Comment l’anglais s’est-il si bien imposé ?

Claude Hagège - Il s’est imposé sous la pression des Etats-Unis. Pourtant, il n’y aucune raison d’accepter une langue unique. La notion de langue unique est très fortement liée à la puissance des Etats-Unis et à leur domination mondiale. Mais l’imposition de l’anglais dans le monde n’a rien du visage de l’évidence. L’anglais est d’ailleurs une langue très difficile à apprendre. Il n’est pas parlé sur tous les continents ; il ne sert pas son locuteur dans les milieux hispanophones ou usophones (portuguais), au Brésil, en Amérique du Sud… L’idée que l’anglais est absolument nécessaire est une idée inacceptable et à combattre. La mondialisation elle-même, dont on se gargarise sans savoir ce qu’elle signifie, n’est en rien un progrès, c’est une suprématie des Etats-Unis. C’est avant tout un moyen que les Etats-Unis ont inventé pour dominer le monde.

CG - La Chine tentera d’imposer elle aussi sa langue…

Claude Hagège - Pourquoi ne le ferait-elle pas ? Il est évident que les Chinois, qui ne croient en rien à la prétendue mondialisation, veulent eux aussi répandre leur propre culture et leur propre commerce. C’est exactement ce qu’ils font actuellement et la diffusion de leur langue les aidera dans cette démarche. Ils ont déjà créé plus d’un millier de Centres Confucius pour enseigner leur langue.

CG - Qu’elle est la plus grande menace à la diversité ?

Claude Hagège - Les langues dominantes qui se proclament elles-mêmes dominantes. Elles sont parlées dans des pays économiquement dynamiques, et par là même très puissants, qui imposent leur langue à l’aide de laquelle ils vendent leur produit. C’est cela la menace.

CG - Contre cette menace qu’est-ce que l’on peut dresser ?

Claude Hagège - Quelque chose de bien connu, qui est l’affirmation sur le plan national et identitaire de beaucoup de nations. Notre monde contemporain, non sans contradictions, est un monde dans lequel s’affronte cette tendance nivélatrice des grandes puissances en même temps qu’une importante revendication de nombreux pays. Depuis que l’URSS s’est disloquée, les pays de l’ex Union Soviétique revendiquent leur langue ; les pays baltes, la Moldavie, l’ancienne Yougoslavie etc. Il y a de très fortes affirmations identitaires, accentuées sous le phénomène politique de destruction de fédérations. Les membres de ces anciennes fédérations exaltent leur langue en même temps que leur identité.
Face au rouleau compresseur de l’imposition d’une langue mondiale se dressent ces affirmations de plus petites nations.
Il ne faut pas se masquer derrière l’impérialisme et occulter les revendications qui existent réellement, en Afrique notamment : au Sénégal, en Côte d’ivoire, au Nigeria ou en Ouganda. A côté des langues des anciens colonisateurs promus langues officielles, il y a beaucoup de langues régionales et tribales qui reviennent en force. C’est un phénomène dont il faut se réjouir.

Caroline Gaudriault - Doit-on protéger les langues vivantes ?

Claude Hagège - Mais bien sûr que non, quelle hérésie ! Il faut renoncer à l’idée de protéger pour promouvoir. Protéger indique une attitude défensive et d’arrière garde. Promouvoir indique une attitude offensive. Par exemple, le français n’est pas menacé, il n’a pas à être protégé. Il est parlé dans 70 pays différents. Les Français l’ignorent et on arrive à ce paradoxe que c’est en France que la langue est le moins promue. Les étrangers francophones comme les Québécois, les Suisses romans, les Belges wallons ou certains Maghrébins et d’autres d’Afrique noire se demandent pourquoi les français n’aiment pas leur langue. Le français arrive en seconde position après l’anglais si l’on prend, non pas le critère démographique (où le français arrive en 10 ou 11eme position) mais le degré de diffusion mondiale. Elle est la langue la plus diffusée dans le monde car elle se parle sur les cinq continents, comme seul l’anglais l’est également.
De plus elle favorise la diversité culturelle. Quand l’anglais est vu comme une langue oppressive qui écrase les autres langues, comme ce qu’elle a fait chez elle aux Etats-Unis avec les langues indiennes toutes moribondes et la plupart disparues, le français qui n’a pas ce pouvoir ni cette prétention favorise la diversité.

CG - Donc une langue d’échange comme l’est l’anglais, apparaît plus menaçante que pratique ?

Claude Hagège - Mais l’anglais n’a rien de pratique, c’est une langue très dure à apprendre ! Et bien sûr qu’il existe une langue de l’échange, c’est la traduction. C’est une tyrannie sur les esprits de faire croire qu’il est nécessaire d’avoir une langue unique.

Caroline Gaudriault - De nouveaux codes de langage émergent aujourd’hui avec l’informatique, les nouveaux moyens de communiquer. Peuvent-ils faire évoluer les langues ?

Claude Hagège - Pas du tout. Le SMS où l’on envoie un « GTM » pour dire « je t’aime » a une incidence nulle sur la langue. Il n’est qu’un code de représentation graphique. En revanche les communications sous forme de message téléphonique ou par internet se font avec un lexique de plus en plus limité. Il peut y avoir un effet possible sur la langue vers une simplification du champ lexical. Mais je ne parle pas d’appauvrissement de la langue, car l’histoire montre qu’en fonction des époques, il y a des moments de foisonnement de mots, comme pendant la Renaissance pour le français et des moments de creux comme aujourd’hui. Mais aucune de ces époques n’augure quelque chose de définitif. Tout cela est très lié à notre époque contemporaine, où l’on assiste à une déculturation ; il est indéniable que les gens lisent moins et donc enrichissent beaucoup moins leur vocabulaire.

CG - Est-ce que l’enrichissement lexical d’une langue peut être lié au dynamisme du pays où elle est parlée ?

Claude Hagège - Voulez-vous dire que l’expansion économique d’un pays entraine la désignation nouvelle d’objets et d’idée ? C’est absolument vrai. Les moments dans l’histoire de l’Europe où il y a eu le plus grand foisonnement de vocabulaire sont les moments des plus grands dynamismes économiques. Ce fut le cas en Italie pendant la Renaissance ou en France pendant la Révolution. Des mots nouveaux ont vu le jour et la langue s’est enrichie : « liberté, citoyen, constitution … ».

CG - En tout cas, on ne peut pas nier l’émergence de nouveaux langages communautaires. Ne participent-ils pas, à leur manière, à un autre enrichissement linguistique ?

Claude Hagège - Oui absolument. L’argot ou le verlan enrichissent le français. C’est une langue, ou plutôt comme vous le dites, c’est un langage qui a ses règles propres. Exemple : « mère » devient « remè » puis « rem ». Dés lors ce langage est très riche et porte trois fonctions principales. La première est identitaire : elle est parlée, à l’origine, dans les banlieues des grandes villes où se trouvent les populations d’immigrés atteintes par le chômage endémique. La seconde fonction est d’être ludique, par son inversion des syllabes. Et la troisième est cryptique, c’est à dire cachée, pour éviter d’être comprise. Avec ces trois fonctions, identitaire, ludique et cryptique, le verlan devient une sorte de variante du français. Or le français lui empreinte sans arrêt des mots. Une langue a tout à gagner des formes qui foisonnent autour d’elle et qui se développent par le contexte social.

CG - Peut-on opposer la menace de disparition de certaines langues par l’apparition de nouvelles ?

Claude Hagège - Il meurt 25 langues par an !… On est face à un déséquilibre car il n’en naît pas 25 autres. Mais le phénomène de disparition est un peu compensé par le phénomène de naissance. Il y a un lieu notamment où les langues foisonnent : le créole. Il se crée une langue créole tous les dix ans. Il y a tellement de langues tribales que les gens ne se comprennent pas entre eux et donc font des emprunts à différentes langues qui aboutissent à de nouvelles. Néanmoins, statistiquement, les langues qui disparaissent sont plus nombreuses que les langues qui apparaissent.

CG - Que peut-on faire face à cette menace ?

Claude Hagège - On peut déjà promouvoir les langues vivantes que nous utilisons et protéger les langues menacées. Mais malheureusement, il y a aussi une limite d’action, car on ne peut pas aller contre le désir des ethnies et des tribus qui veulent abandonner leur langue, sous la pression d’une langue de grande diffusion. C’est souvent le cas. Par peur que les nouvelles générations ne s’intègrent pas ou aient des difficultés à trouver du travail, les parents de nombreuses communautés préfèrent leur apprendre les langues dominantes. On a du mal à convaincre ces parents de continuer à transmettre les langues locales. Les raisons économiques et éducationnelles sont plus fortes. Or le manque de transmission est un facteur de mort. Evidemment il y aurait un moyen, qui reviendrait à remettre en cause les langues de grande diffusion, comme l’anglais, le français, l’espagnol. On voit en tout cas que le désir de maintenir une langue peut se heurter au désir de ses locuteurs eux-mêmes.

CG - Pourtant les peuples les plus reculés sont souvent des gardiens féroces de leur patrimoine vivant, comme si, eux, en avaient encore conscience…

Claude Hagège - C’est très vrai. Pour exemple, en Amazonie brésilienne, se trouvent un certain nombre de populations qui sont soumises à la pression du portugais. Néanmoins, ils ont noué avec les montagnes, les rivières et les espèces vivantes des relations étroites qui sont leur culture. Ils ont une diversité de mots pour désigner la nature. Dans nos langues occidentales, nous n’avons aucune idée de tous ces mots, car l’univers culturel n’est pas le même. Mais il suffit que le gouvernement de « Amazonas » fasse passer une grande route dans leur Etat pour que ces populations soient très gravement menacées. Car qui dit « grande route » dit « trafic ». Ils verront donc arriver des personnes nouvelles avec qui ils feront du commerce et assisteront à l’introduction d’éléments différents dans leur culture locale. Cette culture finira par se fondre avec d’autres, puis se perdre.

CG - Comment voyez-vous l’avenir linguistique ?

Claude Hagège - Je ne vais pas vous répondre en prenant mes désirs pour des réalités, car je ne suis pas prophète. Si j’essaye d’être rationnel à la lecture des éléments que nous possédons, je peux tenter de voir vers quelle direction cela semble s’orienter. Je dirais alors que cette direction est celle d’une dialectique, si ce n’est d’un affrontement entre l’énorme rouleau compresseur de l’unification ou de l’abrasion des différences et l’énorme volonté de se distinguer des populations. Les deux se confrontent. Contrairement à ce que l’on croit, la mondialisation et tous les facteurs d’unification de notre monde d’aujourd’hui, ne sont pas aussi puissants que ce que l’on pourrait croire. Ils peuvent se heurter à un vouloir humain. La fusion dans le même n’est pas certaine du tout. La préservation des diversités n’est pas plus évidente. Mais l’affrontement entre les deux semble bien être la voie vers laquelle nous nous engageons.

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