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02
oct

Conversation avec Paul Virilio

Urbaniste & Philosophe

par Caroline Gaudriault

“Inventer l’avion, c’est inventer le crash..."

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Metamorphose IX, Naitre et Mourir, Triptyque, panneau central

Caroline Gaudriault – Vous n’êtes pas ce que l’on nomme un « catastrophiste », mais vous nous mettez en garde sur le revers du progrès, sur ce que vous appelez « l’intelligence de l’ignorance ». Quel regard portez-vous sur l’homme dans sa perpétuelle recherche d’innovation ?

Paul Virilio – Il n’y a de science que s’il y a une humilité. Ce qui revient à dire qu’il n’y a de développement de la connaissance que s’il y a une inconnaissance ou une méconnaissance. Celui qui est conscient de sa méconnaissance peut connaître. Celui qui croit connaître, ne connaîtra jamais, ou du moins, il sera dans un savoir magique et non rationnel. Il y a un mérite de la méconnaissance. Comme disait Thérèse d’Avilla : « l’humilité c’est la vérité ». L’humilité n’est pas la modestie. Il faut un creux pour qu’il y ait un plein, il faut un manque pour qu’il y ait une appétence. Ce sont le manque et le vide qui sont à l’origine du monde.
Nous sommes en train d’atteindre les limites de l’expérimentation dans la connaissance. S’il y a des sciences exactes, c’est parce qu’il y a des expérimentations pour vérifier les théorèmes et les concepts. Et depuis Hiroshima, depuis l’expérience de Trinity Site (le site du premier essai nucléaire), on a atteint les limites. D’où la dissuasion. D’où le fait que l’on fait des expériences numériques pour éviter de faire exploser des bombes. On voit bien que la question de la limite de l’expérimentation pose la question de la limite de la science exacte. La terre est trop petite pour contenir tout le progrès développé par l’homme. Il faudrait plusieurs terres pour continuer de vivre comme on vit, disent les écologistes. Elle est trop petite pour le profit à cours terme. Nous sommes entrés dans l’ère des conséquences de nos progrès.
Le crach économique en est un bon exemple. Car l’accident aujourd’hui n’est plus local, mais intégral. Il ne s’agit pas de prendre l’évolution de notre monde au tragique mais au sérieux. C’est le moment de se poser la question sur les expériences futures, comme celles des lasers de puissance, des accélérateurs de particules ou des collisionneurs (dont les expériences se déroulent dans une temporalité si infime qu’elle échappe à l’échelle humaine). Reconnaître cette limite, ce n’est pas être obscurantiste, c’est poser un problème concret. Existe-t-il une limite de l’expérimentation ? Tout homme répondra oui. Car toute chose sans limite appartient à l’ordre du divin, et non de la science humaine.
On ne peut pas faire avancer la technique sans regarder l’intelligence de l’ignorance, la science de l’accident. J’aime revenir à cette phrase sensée de Winston Churchill : « Un optimiste est un homme qui voit une chance derrière chaque calamité. » On ne peut pas oublier qu’inventer le navire c’est inventer le naufrage, inventer le train c’est inventer le déraillement, inventer l’avion, c’est inventer le crash…

C.G. - L’homme a changé son rapport au temps. Il est passé d’un temps local et historique à un temps instantané et mondial. Cela a forcément changé son rapport au monde !

Paul Virilio - ça réduit le monde à rien ! Le monde se réduit dans la contraction du temps. À côté de l’écologie verte, de la pollution des substances, il y a une pollution des distances (à comprendre dans le sens du rapport aux choses). Les distances se réduisent d’autant que les phénomènes s’accélèrent et cela aboutit inévitablement à une saturation.
La base de la richesse passée a été d’amasser, que cela soit un capital, comme l’or à Fort Knox, ou que cela soit en matière d’urbanisme comme les hommes dans les villes. Tout s’est agrandi par le phénomène d’accélération. On veut tout et tout de suite : cette exigence relève de l’ordre du divin !
On a fait sauter le mur de Wall Street, parce que le trader traditionnel est dépassé. La finance ne repose plus sur des références humaines. C’est un temps qui est devenu automatique, instantané et mondial et que seuls les logiciels peuvent contrôler, non plus le mathématicien. Aucun esprit humain n’est capable d’une telle analyse. On est en train de vivre l’accélération de la réalité : aujourd’hui, nous vivons dans l’ère des
nano-technologies, des nano-secondes, des pico-secondes… Un temps qui est en passe de nous échapper totalement. Mais l’homme ne vit pas au milliardième de seconde. Déjà, l’instantanéité le dépasse, car il a besoin de temps pour comprendre, pour réfléchir, pour dessiner…

C.G. - Il semblerait que l’homme soit en train de réinventer le milieu dans lequel il vit…

Paul Virilio - Il n’aura plus besoin d’avoir une origine, un pays de naissance, il deviendra un trajet. Au début du XXe siècle, la ville était chez soi, grâce à la radio et au téléphone fixe. Aujourd’hui, la ville est sur soi, grâce à toutes les techniques portables. Avec l’ordinateur et le téléphone mobile, on emporte la ville avec nous. Elle devient notre vêtement, ou plutôt notre armure.
Demain, on aura la ville en soi avec des puces à radio fréquences. Ce sera l’ère de l’insémination des fréquences dans le corps. À la naissance, on aura un code attribué et on sera décodé à notre mort.
Le sédentaire est devenu celui qui est partout chez lui et le nomade, celui qui est partout nulle part. La sédentarité sera remplacée par la traçabilité. « Dis moi là où tu es, je te dirais qui tu es ». L’ubiquité, l’immédiateté remplacent la fixité en un lieu donné. Nous sommes en pleine crise du lieu. Le « non-lieu » devient l’habitat d’un peuplement en transit.

C.G. - Inventer l’outil technologique, c’est en fait inventer l’obsolescence de l’homme.

Paul Virilio - A priori oui. L’ubiquité , l’instantanéité, l’immédiateté sont l’apanage du divin. L’humain n’est pas ubiquitaire, même s’il le croit. Être vivant c’est être vif. Notre vivacité s’arrête pourtant aux limites humaines. Et notre technologie échappe à la conscience de l’homme, qui se rattrape avec des logiciels et des systèmes mathématiques qui ne peuvent durer qu’un temps. On le voit bien dans le crach économique. Derrière la crise économique, il y a une crise des matériels, des logiciels. Si le temps c’est de l’argent, la vitesse c’est le pouvoir. On confie ce pouvoir à des modélisations mathématiques, ce n’est pas étonnant que le pouvoir nous échappe. D’où la crise du politique aujourd’hui.
On ne peut pas nier qu’inventer l’outil, l’automatisation, c’est inventer le chômage. L’outil a rendu l’homme surnuméraire. Nous vivons dans une société qui dénie le vivant. L’automate remplace l’être pensant. Si les machines calculent pour nous, il n’y aura plus personne pour apprendre les mathématiques aux futures générations. Avec l’ordinateur, nous sommes déjà dans le déni de la parole. La révolution informatique a modifié le rapport au savoir. Nous sommes dans l’ère du « copier-coller ». Se souvient-on que lire Baudelaire, c’est sentir une musicalité ? Se souvient-on que la vie a une rythmique, une musicologie ? La vie est comparable à l’art, celui de la chorégraphie ou de la musique. La vitesse n’y est pas une fatalité. Et pour aller dans le sens de votre question, n’oublions pas que la vitesse est la vieillesse du monde.

C.G. - On est en plein paradoxe : s’ouvrir au monde, c’est s’enfermer un peu plus, s’asphyxier. L’homme est en train de perdre le sens de l’histoire…

Paul Virilio - L’instantanéité remplace l’actualité. Dans les société anciennes, il y avait deux types d’histoire : l’histoire générale, c’est-à-dire la grande histoire et puis l’histoire évènementielle, les évènements qui ont changé le monde. Aujourd’hui, nous entrons dans l’histoire accidentelle, dans l’instantanéité et donc dans l’émotion. En temps réel, il ne subsiste plus d’opinion mais de l’émotion. La vision télévisuelle de l’effondrement des deux tours et du tsunami font appel à une émotion non pas à une opinion. La rapidité conditionne par le choc produit. On arrive à la dictature de l’émotion, à la synchronisation des affects à l’échelle du monde. Penser que des milliards de gens peuvent ressentir au même moment la même émotion est un communisme des affects qui dépasse de loin les totalitarismes de Mao et d’autres. On synchronise les émotions au temps réel. Le premier choc émotionnel date du premier pas sur la Lune.
Que retiendra-t-on de notre histoire ? Le contenu de la mémoire est fonction de la vitesse de l’oubli. Plus on avance, plus on oublie. La question de la mémoire est liée à la question de l’accélération, qui dissout le souvenir. D’autant que les supports de mémoire actuels ne sont pas durables, contrairement au granit, au marbre, au papier ou papyrus qui nous parlent encore d’époques très anciennes. On dissout notre patrimoine.

C.G - Pour répondre à notre désir d’information, nous avons multiplié les écrans – ceux des ordinateurs, des télés et maintenant des téléphones. Cette multiplication des sources devait améliorer l’information, quand elle a en fait favorisé sa confusion.

Paul Virilio - La perspective du temps réel a amené la vision du monde par la télé-vision. Les sociétés anciennes avaient une vision du monde liée à l’imagination et au savoir. La notre est celle d’un monde dont on voit optiquement la fin. On voit les murs, la rotondité et on a une vision unique. Mégalomanie devient mégaloscopie. La Renaissance a été le premier tournant dans notre changement de perception du monde. Elle nous a ouvert sur la perspective en peinture. Ensuite, l’invention de la photographie a permis que la nature s’enregistre elle-même. Aujourd’hui avec Google Earth, on est en train de mettre au point une vision du monde instantanée, ce qui dépasse toutes les télésurveillances. On se retrouve devant une nouvelle optique, planétaire. On peut voir tout le monde, mais à l’inverse tout le monde peut nous voir. C’est un enfermement incomparable, une claustrophobie naissante. On est devant l’émergence d’un optiquement correct. Quand le politiquement correct était lié à l’écrit, l’optiquement correct est lié à l’écran. Les sociétés sont corrigées optiquement par des images. Les lunettes sont une correction oculaire de ma vision, quant à l’optiquement correct, il est une correction sociétaire. Le monde se corrige en se voyant. Il le fait par le montage, la profondeur de champ, les zooms, l’instantanéité… Aujourd’hui, on a envie de hurler : « REGARDEZ, CA N’A RIEN À VOIR. »
Il ne faut pas oublier non plus le sens du mot « médiatiser », qui voulait dire soumettre, quand le féodal médiatisait son vassal. Médiatiser c’est mettre sous contrôle. Et la notion de « masses médias » sous-entend non plus ce rapport à un autre ou plusieurs autres, mais à une masse. On est entré dans un pouvoir de contrôle des masses qui n’existe que dans les tyrannies.

C.G. - On a glissé petit à petit de la réalité à la virtualité.

Paul Virilio - L’espace virtuel a créé un monde artificiel : une cyber-colonie de substitution. Alors que les peuples se conquéraient et se colonisaient, aujourd’hui on se crée des colonies qui existent virtuellement et qui colonisent nos attentions et nos intérêts. L’esprit colonial n’est pas fini. Il s’est déplacé du monde réel de la conquête géographique à la conquête des populations soumises par l’attrait de cette illusion d’optique. La claustrophobie deviendra un phénomène de masse. Dans les sociétés d’antan on parlait de la fièvre obsidionale : le désordre mental qui frappe les populations assiégées. Il faut se rappeler que dans le ghetto de Varsovie, les gens ouvraient les fenêtres en plein hiver alors qu’on mourait de froid. Les assiégés n’avaient pas le choix ; ils ne respiraient plus. C’est çà la fièvre obsidionale, je n’ai jamais oublié… Je suis claustrophobe. Je pense que c’est un facteur important pour mon travail, de ressentir physiquement ces phénomènes d’asphyxie.

C.G. - Si nous fonçons tête baissée vers le progrès technologique sans se poser de question, c’est peut-être une manière d’éviter de nous confronter à nous-mêmes.

Paul Virilio - Il y a un livre que j’ai beaucoup aimé de Graham Greene Le Ministère de la peur, titre magnifique parce qu’il veut dire qu’on administre la peur. Il fait référence au service de renseignement nazi qui a conquis la France par les services secrets et la propagande, avant les chars d’assaut. On administre la peur avant de promettre l’assurance et la sécurité.
La peur s’est déplacée au niveau de la science depuis Hiroshima. Oppenheimer a dit que l’on avait peut-être commis un péché. La question de la science est devenue négative. Elle était assurée d’amener le bonheur et tout d’un coup elle a amené le malheur. On a d’abord vu les morts, directement touchés, puis on a pensé au nuage qui se déplaçait et qui allait toucher la planète entière… Il y a une administration de la peur et la propagande du progrès est une manière de masquer ce risque. Le progrès est un risque majeur, c’est une peur cosmologique.

C.G. - Quels vont être les bouleversements futurs auxquels l’homme devra faire face ?

Paul Virilio - Son rapport au lieu (au monde comme lieu). À l’époque de l’homme de Cro-Magnon, le monde était un univers. À ce moment, c’était l’homme qui suivait son troupeau et son champ était libre. Les générations à venir vont vivre la clôture, c’est-à-dire la petitesse du monde. La notion d’économie dépasse celle de l’écologie. Comment vivre dans un monde réduit aux acquêts ? Dans un monde épuisé ? Je ne pense pas au désert et à la fin du monde. Je pense que le monde survivra, qu’il se développera, qu’il y aura des innovations inimaginables. Mais il y aura une clôture. Et le discours sur les planètes lointaines est une illusion. Ce n’est pas la peine de recommencer la conquête coloniale, c’est ici-bas que l’on doit trouver nos solutions. C’est dans cette réduction du monde, dans cette humilité d’un monde trop petit qu’on trouvera une connaissance qui nous permettra d’aller là où nul ne sait.

C.G. - Il faut trouver une attitude à adopter pour vivre dans notre modernité. Puisque vous comparez le progrès à un état de colonisation, faut-il faire preuve de résistance, de pacifisme ou de collaboration ?

Paul Virilio - Il faut essayer de comprendre ce que c’est que d’être occupé par le progrès. Le progrès nous occupe et nous préoccupe. Il faut analyser le bien-fondé de tous ces matériels que l’on emporte, cette armure technologique dont on se revêt. Il faut comprendre la notion d’occupation avant de savoir si l’on est résistant ou collabo. Après la Deuxième Guerre mondiale, on a beaucoup écrit sur la notion de bons ou de mauvais Français, mais la notion d’occupation n’a pas été analysée. J’ai été un enfant de la guerre et j’ai été occupé et préoccupé. C’est une vraie question. Complexe. Car l’occupant n’est pas forcément le barbare, le progrès comme occupant n’est pas la barbarie. En France, régnait un état de complicité, parce qu’on vivait ensemble comme on vit avec le progrès. C’est là la perversité, malgré les arrestations et les fusillades que j’ai vécues. La propagande du progrès n’est évidemment pas la même que la propagande de la guerre. On masque la réalité du progrès au profit de sa promotion. Le progrès et la catastrophe sont l’avers et le revers d’une même médaille, comme disait Hannah Arendt. Nous avons besoin de constituer une université de la réflexion. Il faut réfléchir et il faut rester critique. Là est la liberté. Là est l’optimisme.

La Rochelle

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