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29
jul

Hommage à la disparition de Stéphane Hessel

Historien. Coauteur de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Auteur de "Indignez-vous !"

par Caroline Gaudriault

“L’homme ne peut pas se soustraire à ses valeurs morales car elles sont le gage de la survie de l’humanité”

Métamorphose II, La Liberté dévoilée Métamorphose II, La Liberté dévoilée   © Gérard Rancinan

Caroline Gaudriault – C’était le 10 décembre 1948, à Paris. Cinquante-huit États, alors membres de l’ONU, adoptaient la Déclaration universelle des droits de l’homme. Un réel projet d’humanité, a-t-on fait mieux depuis ?

Stéphane Hessel – Nous étions dix-huit et surtout nous venions de pays différents. Il y avait un Chinois, un Russe, un Libanais, un Polonais pour que ce ne soit pas une vision seulement occidentale. Toutes les cultures et les nations étaient représentées. Le contexte d’après-guerre a joué un rôle fondamental dans la détermination d’aboutir à un texte qui mette en avant les valeurs morales. Heureusement, la Commission a été créée en 1945 avec toutes les utopies d’un monde meilleur. Tout le monde avait en tête les horreurs et les malheurs de la guerre. C’était le bon moment, en effet je ne crois pas que cela aurait été possible à une autre époque. D’ailleurs, l’histoire, par la suite, n’a pas montré autant d’audace dans la rédaction d’un texte international. Pour la première fois, nous avons écrit cette notion unique dans les anales, le mot « universel ».

C.G. – On imagine facilement que le contexte post-traumatique d’après-guerre et les promesses du « plus jamais cela » a certainement été un vecteur de fraternité et d’audace. Chaque pays a privilégié certains droits plutôt que d’autres. En quelque sorte, chaque pays a établit une hiérarchie. Les droits sont-ils hiérarchisables ?

S.H. – Cela a été notre première réflexion. Nous nous sommes mis d’accord pour qu’il n’y ait pas de priorité d’un droit sur l’autre. Tous les droits sont fondamentaux, inaliénables, indissociables. On ne peut pas avoir des droits civils sérieux si on n’a pas de droits sociaux sérieux. Quand les gens meurent de faim, ils ne sont pas prêts à accepter la démocratie. L’article 1 vient avant l’article 20 par nécessité de lecture, non par souci d’importance entre eux. On a beaucoup insisté sur la notion d’universalité et d’indissociabilité. Ce qui ne veut pas dire que, selon les États, il y a des droits plus faciles à imposer que d’autres. Certains sont imposables dans l’immédiat, d’autres nécessitent un programme de longue durée. Le droit au logement par exemple est un but à atteindre. Il faut que tous les États fassent tout ce qui est en leur pouvoir pour que leurs concitoyens soient logés. De même pour le droit à la santé. Il faut mettre en place le nombre de médecins voulus. Alors que le droit à la liberté d’expression est applicable tout de suite et ne nécessite pas, si ce n’est la volonté du gouvernement en place, un long programme de mise en route. Dans ce sens, il y a une différence de maniement des droits, mais aucune hiérarchie entre eux.

C.G. – D’accord, mais vous le dites bien, il y a des divergences de points de vue dès le départ. Les nations se sont réunies autour d’un texte universel, mais toutes ne l’appliqueront pas de la même manière.

S.H. – D’abord personne n’a voté contre. Il y a eu huit abstentions, les pays arabes se sont abstenus parce que la Déclaration dit que les droits des hommes et des femmes sont égaux. Vous n’êtes pas sans savoir que ce point les gêne encore aujourd’hui. L’Union Soviétique, la Pologne, la Biélorussie, l’Ukraine et la Tchécoslovaquie se sont également abstenues car le texte défend une liberté individuelle totale ce qui leur paraissait à la limite de ce qu’ils pouvaient accepter. Malgré ces abstentions, la Déclaration a été considérée comme adoptée. Et tous les membres des Nations Unies s’y engagent aujourd’hui comme un programme à suivre.

C.G. – Oui un programme, une vision… On parle bien dans ce texte d’un cadre d’objectifs à atteindre et non d’un traité obligatoire. Les nations étant promptes à l’oubli, on peut légitimement se demander si le temps n’a pas dissout ces bonnes volontés et si ces nations n’étaient pas prêtes à faire fi des condamnations d’ordre moral.

S.H. – Mais une condamnation morale n’est pas rien ! Oui, c’est un texte déclamatoire et non juridictionnel. Mais, on est en droit de reprocher à n’importe quel État de violer n’importe lequel de ces droits. On peut les invectiver en leur disant : « Vous qui avez affiché cette déclaration et l’avez mise à votre constitution, on vous met en garde ». Ce qui a permis de créer des organes internationaux ayant force obligatoire, comme la Cour pénale internationale. Cela a permis aussi et ce n’est pas la moindre des actions, le développement, l’explosion même, des défenseurs des droits de l’homme et des organisations non gouvernementales. Il y en a des milliers dans tous les pays du monde qui font de l’agitation pour défendre ce texte. Ils mettent les gouvernements face à leur responsabilité vis-à-vis des peuples. Depuis cette Déclaration, il est légitime que les citoyens reprochent à leurs États ainsi qu’aux autres de ne pas reconnaître leurs droits. C’est peut être la plus grande novation. Il n’y a jamais eu auparavant de référence à des valeurs morales dans les textes qui lient les États entre eux. Et c’est la première fois que l’on demande à des États, monstres froids, de vraiment tenir et respecter ces valeurs morales.

C.G. – Le texte fait intervenir le citoyen. Il s’adresse à lui, en disant qu’il a des droits à défendre mais également des devoirs.

S.H. – Oui, le texte s’adresse à des nations mais aussi à des citoyens. Il dit : « Les citoyens doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ». Il y a tout de suite une obligation des individus. Et d’ailleurs pour la première fois encore, nous utilisons le mot « devoir ». Mais cela s’arrête là, car tous les droits mentionnés ne peuvent être garantis que par des États. Les individus ne garantissent pas des droits. Ils sont des êtres sociaux qui existent qu’en tant que partie de la société. À côté du mot « droit », le deuxième mot clé est « dignité ». On a constaté que c’est le mot qui fait le moins de difficulté, à un Chinois, à un Américain… la dignité de la personne humaine, c’est universellement accepté comme programme. Encore une fois, on sait que tout cela n’est malheureusement pas respecté mais on s’accorde à dire que cela devrait l’être. Oui il existe des cyniques, des matérialistes convaincus, des tyrans… mais ils sont en contradiction avec la Déclaration. Car en préambule, elle dit bien qu’elle ne peut être appliquée que dans un régime de droit pour ne pas contraindre le peuple à la révolte contre la tyrannie.

C.G. – Avant ce texte qui parle d’autonomie de l’homme et de liberté de penser, on s’en remettait à la religion.

S.H. – Effectivement dans la courte histoire des siècles précédents, à côté de la longue histoire des siècles prochains, on a beaucoup fait appel à la religion. Là, le texte dit simplement que l’homme est libre de croire.

C.G. – Il place le droit des individus avant le droit des États.

S.H. – Et c’est tout à fait exceptionnel. Encore une fois, cela n’aurait sans doute pas été possible à un autre moment de l’histoire. Nous le devons à Hitler et aux autres horribles massacreurs d’hommes et d’idées de la Seconde Guerre mondiale.

C.G. – Il semble que c’est en situation de crise que l’homme devient plus fraternel. Maintenir ce programme comme but à atteindre sera toujours un défi…

S.H. – Il faut se rendre à l’évidence : les États sont de sales hypocrites. Ils se fichent pas mal des textes internationaux et poursuivent leurs intérêts propres. Israël a été créé la même année que la Déclaration et dans le conflit avec la Palestine, on est loin de l’adoption de ce texte. De même en Chine, où rentre en jeu la politique internationale qui fait pression sur certains points comme la peine capitale, l’invasion du Tibet et qui reconnaît aussi les avancées économiques et sociales d’autre part. Il y a souvent deux poids deux mesures. Mais on peut dire qu’il y a tout de même davantage de démocratie qu’avant.

C.G. – Oui, encore que l’on peut débattre sur le terme de démocratie et de sa vision très occidentale…

S.H. – D’accord. Mais si on prend ce terme comme base : si on considère que « demos », le peuple, soit prêt à avoir le dernier mot pour organiser une société, alors on convient que toutes les sociétés le souhaitent. Les Chinois travaillent pour ; les Indiens se sont battus pour organiser leur société ; les pays d’Amérique latine ont vu leur dictature devenir des démocraties… On voit que ce n’est pas une vision purement occidentale. Les démocraties dites populaires s’appelaient elles aussi des démocraties. En fait, c’était des démocraties tyranniques. Elles-mêmes sont devenues plus libres.

C.G. – Vous qui avez traversé l’époque et qui avez été l’un des instigateurs de ces espoirs, avez-vous le sentiment d’un devoir accompli par l’homme ?

S.H. – Loin de là ! Il y a encore une majorité d’États qui violent les droits de l’homme. ça se comprend, car c’est dans la nature humaine de ne pas porter les grandes valeurs mais plutôt l’égoïsme et le manque de respect de l’autre. Mais 60 ans, c’est très peu dans l’histoire des sociétés humaines. J’ai tout de même le sentiment qu’on a progressé. La construction de l’Europe c’est quelque chose de formidable pour une personne comme moi. J’ai connu l’Europe qui se déchirait, où l’on se massacrait et maintenant elle est unie. Comme la décolonisation. On frémit devant ce que les pays colonisateurs ont fait d’affreux. On a beaucoup transformé la société. Et la fin du stalinisme, ce n’est pas rien ! La fin de l’Apartheid, ce n’est pas rien ! On ne peut pas dire que rien n’a été fait.
Il reste de nombreux défis depuis la Déclaration de 1948. Il est urgent de faire un nouveau programme, dans la continuité du premier. Un programme qui incluerait la dégradation de la planète auquel on ne pensait pas à cette époque. Il faudrait prendre en compte les nouvelles formes de terrorisme, comme la crise financière, qui n’est qu’un aspect du délitement d’un capitalisme mondial dérégularisé.

C.G. – On pourrait se dire qu’aujourd’hui, soixante ans après, nous possédons de plus en plus d’outils pour défendre les droits de l’homme : des cours de justice internationales, des outils technologiques facilitant l’accession à l’information… La logique voudrait que l’on aboutisse à une meilleure défense. Ce qui n’est pas tout à fait le cas.

S.H. – Les plus désespérés voient dans la globalisation de notre culture une pensée très matérialiste, publicitaire, consommatrice et trouvent par conséquent que les valeurs morales ne sont plus prioritaires, chacun étant enfermé dans sa sphère individuelle. Ils pensent que les grands espoirs et les grandes idées n’ont pas d’avenir. Je ne suis pas d’accord. Je suis entouré de gens qui militent, qui résistent, qui râlent quand les droits ne sont pas respectés. Il y a un idéalisme de la jeunesse du monde. Et effectivement, on dispose aujourd’hui d’outils technologiques modernes qui permettent une plus grande mobilisation. On est capable maintenant de former des réseaux énormes, ce qui n’était pas possible avant. Je suis né en 1917 pendant la révolution russe. Je me souviens du désir fervent de lutter contre les injustices. Je retrouve ce désir dans les nouvelles générations. Le potentiel est grand. Mais c’est vrai qu’il y a aussi des pesanteurs.

C.G. – Le programme est-il seulement possible à réaliser…

S.H. – On ne peut pas avoir la naïveté de croire que le programme va se réaliser très vite. À côté de la naïveté, il y a tout de même l’espérance et la conviction. N’est-ce pas ce qui tient l’homme debout  ? Il faut se résoudre à une évidence : l’homme ne peut pas se soustraire à ses valeurs morales car elles sont le gage de la survie de l’humanité.

Conversation menée à Paris 14e, le 24 novembre 2008.

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