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31
jul

Conversation avec Subodh Gupta

Artiste indien

par Caroline Gaudriault

La peur de l’effacement est humain, c’est un processus de vie

Caroline Gaudriault – Quel est l’environnement artistique dans lequel vous avez vécu, dans la province du Bihar, au nord de l’Inde ?

Subodh Gupta – Je vivais au milieu d’une famille nombreuse. Mon père est mort jeune et presque toute la famille travaillait pour la compagnie de chemin de fer. J’étais vraiment très éloigné du milieu de l’art tel que je le pratique aujourd’hui ou tel que vous pouvez le connaître dans les écoles occidentales. Mais en Inde, l’art vivant est très présent. C’est donc à travers le théâtre que ma première expérience a eu lieu. Je faisais partie de la troupe du village ; c’était très inventif, très passionnant. Et puis j’ai eu la chance d’avoir une école d’art à seulement 13 km de chez nous. Pour être sincère nous n’apprenions rien de personnel, nous copiions toute la journée des images prises dans ce qui nous tombait sous la main, en particulier des calendriers. C’est donc ainsi que j’ai appris à dessiner. J’étais isolé car je m’entêtais à refuser de travailler pour l’aménagement du chemin de fer. Ces années ont été assez dures ; mon choix, peu commun, n’était pas le plus facile. J’ai trouvé un emploi de nuit dans un quotidien, comme graphiste et cherchais une école le jour. Mais à Dehli les écoles m’ont toutes rejeté car je ne parlais que l’hindi. J’ai fini par trouver, mais il n’existait pas encore de professeur d’art contemporain ; l’apprentissage y était très académique. Je savais que ce n’était pas cela qui m’attirait. En 1992 j’ai fait un voyage en Angleterre où j’ai rencontré ma femme, Bharti Kher, et je suis resté. C’est là que j’ai commencé un travail plus personnel et plus créatif.

CG – Comment l’Inde vit-elle l’ouverture culturelle au monde ?

SG – J’ai l’impression de l’avoir toujours vécue. Elle le vit en douceur. J’y suis habitué depuis longtemps, car notre tradition est forte mais les influences y sont nombreuses. C’est un pays qui a toujours accepté les cultures venant de l’extérieur, sans jamais se laisser submerger par elles. Non pas par résistance, parce que nous n’avons pas cette forme de réaction, mais tout simplement par croyance très profonde dans notre propre culture, basée sur la tolérance et l’échange. Il y a plus d’un million d’Indiens et chacun a le droit d’inventer son Dieu, alors pourquoi chacun n’aurait pas le droit de choisir son propre mode de vie ?

CG – Existe-t-il un désir de préservation culturelle ?

SG – Non, car nous ne nous sentons absolument pas menacés. Je crois que ce sentiment est très lié à la culpabilité. Il est ressenti dans les pays qui ont un sentiment de perte. La culture indienne se perpétue naturellement et se conserve par les traditions orales encore fortes et les transmissions entre générations. Nos dialectes sont encore nombreux ; nos croyances aussi. La muséologie est assez récente en Inde ; nous n’avons pas comme en Occident un besoin vital de créer des musées pour préserver ce qui disparaît. Je ne veux pas dire par là que rien ne disparaît, mais c’est aussi une philosophie de vie que de l’accepter. La peur de l’effacement est humain ; c’est un processus de vie : l’apparition et la disparition. C’est le principe même des Dieux indiens. Shiva est le Dieu de la destruction, Vishnu celui de la préservation et Brahma le créateur. Sans destruction il n’y a pas de création ; sans création il n’y a rien à conserver.
Les civilisations se sont succédées et montrent bien qu’elles n’existent pas pour toujours. La culture n’est pas figée. Il n’y a rien d’absolu, pas plus pour la mondialisation. La mondialisation est un commerce. Tout le monde peut-il s’adapter au hamburger ? Ce n’est pas évident. Le hamburger est une simple invention humaine et si ce produit est diffusé partout dans le monde, c’est un succès commercial mais ce succès n’est pas absolu. Le moyen n’est pas la fin.
Bien sûr que face à cela, il faut une réflexion, une vigilance mais il faut aussi rassurer car rien n’est absolu.

CG – Vous définiriez-vous comme un artiste indien ?

SG - L’art est seulement un langage. Il n’y a plus de frontières, plus de langues. Il y a tout juste une influence culturelle qui vient du pays d’origine. Mais l’artiste véhicule des valeurs universelles. Je suis d’accord pour dire que l’identité de l’artiste est importante car en fonction de ses bagages, il ne s’intéressera pas forcément aux mêmes thèmes. Mais la vision d’un artiste est toujours marquée par une portée qui dépasse les consciences locales. Il ne parle pas uniquement à ceux qui l’entourent. Il parle à tous. Je veux dépasser la dénomination d’« artiste indien ». Bien sûr que Murakami s’inspire des mangas japonais, de la fantasmagorie japonaise, mais ce qu’il raconte à travers son œuvre touche le monde entier. Ce que je raconte rejoint une mythologie mondiale, même si je m’inspire de ce qui m’entoure et de ce que je vis.
Les artistes contemporains sont nés dans ce monde de la mondialisation. Mes galeristes représentent des artistes du monde entier. Bien sûr, chacun à sa manière raconte son histoire. Ce n’est pas pour rien que lors d’entretiens avec les journalistes, j’explique mon parcours, mon enfance, ce que j’ai expérimenté et vu. Mais si j’étais un livre illisible, vous ne me liriez pas. Il me faut bien adopter des codes compréhensibles par tous pour que mon œuvre soit comprise. Aussi mon origine identitaire est indienne mais ma portée artistique est universelle.

CG – Les thèmes que vous abordez ont en effet une portée universelle ; vous parlez de migration, de fétichisme à travers les objets du quotidien… Mais esthétiquement, vous situez l’histoire indéniablement en Inde.

SG – L’idée qui sous-tend mon travail est née de l’observation. En voyageant entre l’Inde et l’Angleterre, je passe par le Golfe. L’avion se pose parfois à Dubaï pour faire le plein. Beaucoup de gens montent alors dans l’avion. La majorité d’entre eux sont des travailleurs. Ils rentrent en Inde, après six mois ou deux ans d’absence, en mission dans les pays du Golfe. Ils portent leur vie avec eux. Ils ont tous des bagages magnifiquement enveloppés. Les valises ne suffisent pas. Ce sont plutôt des créations originales faites de sacs larges mis bout à bout et enveloppés par du plastique pour ne faire qu’un. Ce sont de véritables sculptures, tellement émouvantes. Je suis fasciné par ces objets qui représentent un univers à eux seuls. Je me demande ce qu’il y a dedans, j’imagine mille scénarios. Tous leurs rêves, toute leur vie résumés en un bagage. Ces baluchons deviennent des joyaux à mes yeux. Ces hommes quittent leur famille, leur maison, leurs proches pendant des périodes si longues ; ils vont chercher sous d’autres lumières du monde de quoi travailler et se nourrir et ils reviennent avec le résultat de leur espérance. L’homme pauvre fait lui aussi parti de cette mondialisation. J’ai travaillé longtemps sur ce thème, en recréant ces fameux ballots si émouvants au regard. Cela ne se passe pas uniquement dans les pays du Golfe mais partout dans le monde. Je me suis inspiré de ce que j’ai vu sur un trajet que j’ai l’habitude de faire. C’est vrai qu’il y a un esthétisme propre à cette région, mais complètement fantasmé par mon imagination. L’histoire se situe quelque part ; mais après le ballot que je montre a-t-il une appartenance géographique ? Désigne-t-il le ballot d’un migrant entre Dubaï et Dehli ? Non. Il est un rêve empaqueté, une vie enroulée entre quelques bouts de ficelle. Il devient une métaphore.

CG – Quand on connaît votre stature internationale, l’intérêt que vous suscitez auprès de personnes influentes, vous avez pris volontairement ou non, le rôle de porte-parole au regard du monde.

SG – L’art est un langage et me donne une voix. Comme je suis un témoin, je deviens alors en quelque sorte un porte-parole. Mais mes discours ne sont pas directs, ils passent par l’émotion, la poésie et l’humour ou parfois la dérision. Je n’ai pas envie d’être trop sérieux, tout en abordant des thèmes qui n’ont rien de drôles en soi. Nous vivons dans un monde dur, où je parle de migration non choisie, de laissés pour compte, d’ustensiles du quotidien qui pour une majorité d’Indiens n’ont aucune utilité car rien à mettre dedans… Il y a tellement de pauvreté en Inde que cela est vite déprimant. L’humour a du sens quand il vient porter un discours ; il rend les choses regardables ; il évite la confrontation directe, choquante. Dénoncer la pauvreté, la montrer crûment finit par lasser car le regard ne peut pas tout accepter. Tenir les mêmes propos par l’intermédiaire de l’œuvre d’art devient acceptable. C’est ainsi que je réussis à m’adresser à des gens du monde entier qui autrement ne seraient peut-être pas sensibles à ces questionnements. Mais je n’ai pas de revendication derrière mes œuvres ; elles parlent d’abord de l’émotion que je ressens. D’ailleurs je fais très peu de représentation humaine ; l’objet suggère le reste.

CG – Est-ce votre parcours européen qui vous confronte aux thèmes d’identité culturelle, de mondialisation ?

SG – Dans mon travail, il y a des choses qui m’échappent et que je raconte car je les vis. Toutes mes sculptures sur les ustensiles de cuisine viennent en effet d’un constat sur les oubliés de la surconsommation. Ces récipients superposés les uns aux autres et que toute la population indienne possède, restent vides. Mais je n’ai pas choisi par hasard cet objet. Il est en effet l’outil par excellence du foyer indien. La cuisine en Inde est aussi importante qu’une salle de prière. Beaucoup de choses sont alors véhiculées par ces objets du quotidien. Ils font partie de l’identité indienne. C’est d’autant plus un thème que j’affectionne car j’aime cuisiner. Si je n’avais pas eu de velléité pour l’art, j’aurais aimé être chef-cuisinier. Je passe beaucoup de temps dans ma cuisine et j’adore tous les ustensiles que l’on y trouve. J’aime leur esthétisme, leur brillance, leur forme. J’aime imaginer ce qu’ils peuvent contenir. Je m’attache aux objets parce qu’ils portent avec eux un tas de significations, d’histoires. Je ne suis pas un politicien et mon métier n’est pas de nourrir les gens mais en revanche je me dois de raconter une réalité, celle dont je suis le témoin. Les objets peuvent être détournés et l’on peut leur donner un sens très artistique à partir du moment où cela a une signification. Parfois le sens tue l’art, mais pas quand il est poétique. Et je me sens très investi à raconter l’histoire de mon peuple, comme marginaux dans le mouvement de la mondialisation et comme oubliés dans l’ère de la super-consommation contemporaine.
J’aime parler de mondialisation lorsque je représente aussi l’Occident. On m’accorde moins de légitimité à porter un regard sur le continent occidentale. Mon œuvre « Jeff the Koons » qui date de 2009 et en accord avec Jeff Koons montre des boîtes contenant des œuvres d’art, entreposées les unes sur les autres. Cette superposition rappelle mes instruments de cuisine, j’ai juste changé les objets pour les rendre plus occidentaux.

CG – Accordez-vous un héritage artistique à votre œuvre ?

SG – Quand on pense à l’histoire de l’art, on a le vertige. Il y a eu tellement d’artistes avant moi, l’histoire de l’art remonte si loin, que ce qui est important c’est ma propre croyance, mon fil rouge, mon honnêteté à faire les choses. En Occident, l’art contemporain date déjà de plusieurs dizaines d’années. Ici en Inde, c’est tout neuf. Tout est à inventer. Ce n’est pas l’apprentissage académique dont je me réclame. Il y a certainement une dérision que j’ai aimée chez Duchamp et une observation de mes contemporains. Je crois encore une fois que j’observe beaucoup et me nourris de ce qui m’entoure. Ce qui m’entoure se passe aussi bien en Occident qu’en Asie. Mais c’est à Dehli que je travaille ; j’y ai mon atelier et c’est là que les idées me viennent. Vous voyez, on revient toujours aux sources…

New Dehli, Inde.

Portfolio

  • Subodh Gupta dans son atelier à New Delhi
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