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01
sep

Conversation avec Zhang Huan

Artiste chinois

par Caroline Gaudriault

Aujourd’hui l’identité passe par la résistance.

Zhang Huan dans son usine à Shanghai Zhang Huan dans son usine à Shanghai   © Gérard Rancinan

Caroline Gaudriault – Il y a un sentiment d’illimité dans votre œuvre, un sentiment de tous les possibles. Que recherchez-vous depuis toujours ?

Zhang Huan – Je recherche la nature humaine, la vie, la mort, la maladie, tous les sentiments et les désirs humains. Il y a quelque chose à la fois d’universel et de contextuel dans ce que je raconte depuis toujours.

CG – On s’imagine que l’art, pour vous, est venu comme l’expression d’une nécessité. Vous exprimez quelque chose de radical quand vous couvrez votre corps de nuoc-mâm pour attirer les mouches, de viandes à vif, d’écritures dont la lisibilité ne se fait plus… Il y a une volonté de parler de violence, de censure, de mal de vivre…

Zhang Huan – Depuis mes débuts jusqu’à aujourd’hui, les formes de mon art et de mon langage sont bien différents et ont évolué. Mais dans son fondement, le sens profond de ma démarche est resté le même. À mes débuts j’étais plutôt concentré sur moi-même, l’égo dominait ce que je produisais. J’attachais beaucoup d’importance à mon environnement direct. Quand j’avais 20-30 ans, j’avais les hormones en ébullition, j’étais préoccupé par l’amour et la mort, j’étais enragé. Oui j’ai beaucoup dénoncé. Aujourd’hui j’ai accumulé l’expérience de la vie, l’époque a changé. Surtout en Chine, tout a changé ! Je me suis ouvert à des sujets comme la société, la vie de famille, la nation, la terre, etc. La vie m’a appris la tolérance et la générosité.

CG – J’aimerais revenir sur vos performances, qui sont un point important de votre parcours artistique dans ses débuts. Vu le contexte politique des années 80, où les artistes sont censurés en Chine, où l’événement de Tian’anmen marque les esprits, c’était un moyen pour vous de ne pas laisser de trace et de pouvoir en même temps dire des choses.

Zhang Huan – Oui c’est évident et si j’ai eu besoin de m’exprimer, de montrer et de témoigner à cette époque, c’était une question de survie pour moi. Je ne parlais pas seulement du contexte politique mais aussi de moi dans cette vie-là, dans ce pays, avec mes contemporains. Chaque génération est témoin d’événements. J’en ai vécu de très durs, qui se sont apaisés depuis. Mon art a suivi ces changements.

CG – On sent une réserve à parler de cette époque…

Zhang Huan – Cette époque a changé et moi aussi. J’avais vingt ans, aujourd’hui j’en ai quarante. Mon corps n’est plus le même et n’est plus le réceptacle de ma colère. Je ne suis plus en colère. J’ai traversé une époque sanglante, humiliante, faite d’interdits, de conditions de vie misérables. Je l’affichais sur mon corps comme des cicatrices.

CG – Aujourd’hui vous êtes internationalement connu et surtout reconnu par votre pays, donc apaisé. Cela n’a pas toujours été le cas ; vous avez été forcé à l’exil…

Zhang Huan – Oui, disons que je n’ai pas eu d’autre choix que de partir. Je ne pouvais trouver aucun soutien de la part de l’État et j’étais trop avant-gardiste pour la Chine à cette époque ; je ne vendais donc pas une seule œuvre.

CG – En Occident, votre travail s’est orienté vers la question de l’identité, comme si vous vous cherchiez au travers d’autres cultures : américaine, européenne, australienne... ?

Zhang Huan – Pendant ces huit années loin de la Chine, j’ai réalisé des performances dans le monde entier. À l’époque, la Chine n’avait pas fait sa révolution industrielle et était encore en voie de développement. Moi j’arrivais alors en Europe et aux États-Unis avec ma culture chinoise, ma sensibilité d’artiste chinois, tout mon passé... Aujourd’hui, dire que vous venez de Chine n’a pas du tout la même réalité. L’art contemporain dans les années 90 était à ses balbutiements. Dans mon travail, je n’ai pas cessé de confronter les deux cultures, l’une asiatique et l’autre, occidentale. Je partais de moi-même, avec mes acquis, mes désirs, mon égo, tout en me plaçant dans un lieu foisonnant, comme le sont la ville de Londres ou de New York. C’est-à-dire que je mettais en rapport mon être et mon identité face à un lieu où se concentrent des millions de gens, des pouvoirs et des idées.

CG – Ce que vous recherchiez alors c’était cette interaction entre vous, votre culture chinoise et cette culture beaucoup plus globale ?

Zhang Huan – Il faut inverser le rapport : Londres est locale et moi je suis global ! Je m’immerge avec ma culture globale dans une culture locale. Mon travail se nourrit de ce mélange. Derrière la question de confrontation d’identité, il y a aussi l’idée de préservation. Je ne suis pas pour que les chinois adoptent des noms et des prénoms occidentaux, comme c’est le cas pour la nouvelle génération. Aujourd’hui partout en Chine les enfants s’appellent Tom, Peter, etc. Les Japonais, quant à eux, lorsqu’ils s’installent en Angleterre, ne prennent pas un deuxième prénom anglais ! Alors pourquoi cédons-nous à cette mode ? Mao et Hu Jintao ont réalisé de grandes choses et ils n’ont jamais eu besoin de se rebaptiser avec un nom plus occidental, à l’anglaise ou à l’américaine. Aujourd’hui l’identité passe par la résistance.

CG – Vous voulez dire que toute culture est importante à préserver ?

Zhang Huan – Exactement.

CG – En revenant en Chine, avez-vous gardé des valeurs occidentales qui enrichissent votre œuvre aujourd’hui ?

Zhang Huan – La religion, la culture, la politique, la nation... Autant de domaines qu’en tant qu’artiste j’explore, j’analyse et je tente de comprendre. Je me suis influencé de tous les pays où je suis passé. Dans ce que je raconte aujourd’hui, il y a une part d’universel. Je suis moins tourné sur moi-même comme j’ai pu l’être de vingt à trente ans, alors que je n’avais jamais quitté mon pays. L’art ne connait pas de frontière. Mais je reste avant tout un artiste chinois.

CG – Un artiste chinois qui a eu besoin de voir le monde ?

Zhang Huan – Pour résumer, quand j’ai commencé ma carrière d’artiste, je me suis d’abord installé à Pékin. Parce que Pékin c’est la capitale de la culture, c’est le centre névralgique, politique et culturel de la Chine. J’y ai consolidé mes bases. Puis j’ai immigré à New York pendant huit ans. Parce que New York c’est la capitale du monde, le centre par où transite l’économie du monde entier, où convergent toutes les cultures. Puis quand je suis rentré, je me suis installé à Shanghai. Parce que c’était nouveau pour moi, c’est une ville très dynamique et mystérieuse.

CG – C’était une nécessité de retrouver la Chine ?

Zhang Huan – Oui. À New York je ne ressentais plus le même dynamisme qu’au début... Alors que je savais que la Chine était en perpétuel changement ! Je devais rentrer pour faire partie de ce mouvement, en ressentir l’énergie. Même si le système établi ici n’est pas encore bien rodé, le potentiel est énorme. La Chine est en train de changer, la population aussi évolue. Tout ce dynamisme, toute cette énergie, toute cette âme, vous les retrouvez dans une brique, une fleur, un arbre, dans l’air même ! C’est ce qui m’attire tant et ce qui nourrit mon travail actuel.
Je suis pleinement dans ma culture, même si mon art s’est alimenté d’influences diverses. Je suis conscient de mon devoir, en tant que citoyen chinois, qui doit participer à écrire l’histoire de la Chine.

CG – Depuis votre retour, on sent que votre travail s’oriente de plus en plus vers le questionnement de la mémoire. On note cette envie de rechercher dans les sources
– chez les ancêtres – des traces pour les confronter au modernisme actuel. Voyez-vous une nécessité de préserver des valeurs passées ? Les artistes sont-ils les garants d’un héritage ?

Zhang Huan – La responsabilité des artistes est de créer des œuvres d’art et ils doivent aussi exprimer leurs opinions sur la société. Je crois que le rôle principal de l’artiste est de poser des questions, pour amener les gens à réfléchir en profondeur. Je pense que l’art contemporain n’a pas de valeur s’il ne pose pas de questions.
L’artiste se confronte alors à son histoire. Et la mienne est celle d’un tourbillon où les changements sont radicaux, dans les mentalités, dans les paysages urbains… La Chine est en pleine mutation. À Shanghai, comme à Pékin et ailleurs, des quartiers entiers disparaissent et les maisons sont remplacées par des immeubles modernes. J’ai racheté des briques de ces maisons pour créer des œuvres. Dans mon usine vous pouvez voir un train entier. Je ne sais pas encore comment je m’en servirai, mais c’est un train récupéré dans le tremblement de terre du Sichuan. J’aime l’idée de récupérer ce qui devait disparaître.
Dans le développement individuel comme dans le développement collectif ou national, on devrait toujours avancer et se retourner en arrière pour contrôler, voir et analyser ce qui s’est passé. Il n’y a que comme ça que l’on apprend à tirer des leçons de ses erreurs. La Chine avance très vite ; elle a envie de se surpasser, mais il ne faut pas oublier ce qu’elle a été. Quelque soit son passé, elle ne doit pas effacer ses empreintes.
Dans mon travail, je veux faire du neuf avec de l’ancien. Comme ces cendres qui viennent des temples bouddhistes alentours et que j’utilise comme des pigments pour mes toiles.

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Hypothese III, L’Utopie© Gérard Rancinan

CG – Est-ce pour exprimer l’idée de surpuissance chinoise que vous travaillez sur des grands formats, parfois de 10 mètres de long ?

Zhang Huan – Moi je me vois comme un grain de sable. Mais ce grain de sable est chaud, l’énergie bouillonne en lui et ne demande qu’à se libérer... Je pense que je suis comme tous les Chinois aujourd’hui, habités par un égo surdimentionné. On voit les choses, non pas en grand, mais en géant.
J’essaye de m’effacer derrière l’œuvre, mais mes toiles ou mes sculptures me trahissent par leur immensité.

CG – Votre manière de travailler aussi trahit une ambition démesurée. Votre usine est un véritable village qui emploie plus de 200 ouvriers.

Zhang Huan – Oui, ils sont tous très spécialisés. Ce sont les meilleurs artisans que j’ai pu trouver dans chaque domaine sur lequel je travaille : menuisier, peintre… Je suis allé les chercher aux quatre coins de la Chine et ils vivent ici pendant le temps de la réalisation de l’œuvre. Aujourd’hui je conduis les travaux mais je ne les exécute plus. L’usine est divisée en plusieurs hangars où se créent des sculptures sur bois, du travail de résine, des peintures de cendres… Et le dernier hangar n’a pas de limite de taille ni de hauteur sous plafond pour pouvoir accueillir la réalisation d’œuvres gigantesques. J’ai toujours eu de l’ambition. Avant, elle était très concentrée sur moi ; aujourd’hui elle se manifeste plus dans un travail d’équipe. Cette démesure dont vous parlez est toute chinoise. L’espace me le permet, les artisans aussi. Je n’aurais sans doute pas développé la même chose en Occident.

CG – L’art contemporain est encore assez nouveau aux yeux des Chinois. Comment voyez-vous son évolution ?

Zhang Huan – Sous la gouvernance de Mao, nous étions très influencés par la culture de la réussite. À partir de 1985, un nouveau mouvement a vu le jour, ouvert sur l’Occident : la Chine s’est éveillée à l’art contemporain et a observé. Puis dans les années 2000, la Chine a fait la part belle aux artistes contemporains autodidactes. Tout le monde faisait de tout, sur tout. Aujourd’hui, c’est encore chaotique, mais on est en train d’établir notre propre système artistique contemporain. Pour l’instant il n’y pas vraiment de hiérarchie, mais on apprend beaucoup de choses dans ce désordre.
Aujourd’hui la Chine vit un développement très, très, très rapide. On n’a quasiment pas le temps de réfléchir. L’ancien système est cassé et il appartient au passé. Mais le nouveau n’est pas encore bien établi. On est dans un entre-deux. Si vous déplacez un arbre de sa forêt pour le mettre dans votre jardin, vous allez tout faire pour l’aider à vivre. Dans mon atelier j’ai des arbres « exotiques » qui viennent d’ailleurs. Pour que chacun de ces arbres s’adapte ici, il a fallu tailler jusqu’au niveau de la racine pour lui permettre de renaitre. Tailler est le principe même du déracinement. Il faut savoir oublier d’où vous venez pour vous adaptez. Il faut savoir se couper la tête pour mieux renaître. C’est ce qu’il se passe en ce moment, il faut apprendre à laisser les anciennes valeurs pour tout réinventer. Il sera temps de les retrouver ensuite.
L’évolution est fulgurante. La Chine qui était absente du marché de l’art mondial il y a peu, se trouve maintenant à la première place. Mais l’art contemporain chinois s’adresse encore beaucoup aux Chinois, il faut qu’il s’ouvre encore.

CG – L’Occident s’est enflammé pour l’art contemporain chinois. À votre avis, est-ce par goût ou pour l’attraction d’un marché économiquement fort ?

Zhang Huan – Disons que le goût a été influencé par le marché. Certes, l’Inde serait le pays le plus puissant au monde, ce serait vers elle que le monde se tournerait. L’économie joue un rôle important. Mais il y a en Chine un dynamisme tel qu’il a éveillé la curiosité ; et l’intérêt pour la culture chinoise est, je pense, sincère.
Je crois d’ailleurs que si les artistes chinois se sont inspirés dans les années 90 de l’art contemporain occidental, ils ont assez vite trouvé leur propre identité et ne sont pas rentrés dans les codes occidentaux. Dès 2001, les Chinois ont su revenir à leurs propres sources. Ils ont su puiser dans leur passé, leurs racines et leur culture propre pour trouver une forme de modernité.

CG – Les grands collectionneurs qui achètent vos œuvres sont-ils plutôt occidentaux ou asiatiques ?

Zhang Huan – 60 % de mes collectionneurs viennent des États-Unis ; 30 % viennent d’Europe et 10 % viennent d’Asie (Chine-Japon) et d’Australie.
Il est probable que les collectionneurs asiatiques se développent, lorsqu’ils auront plus de connaissance dans l’art contemporain. La tendance est déjà amorcée. Je pense profondément que les États-Unis sont en sommeil et que l’Europe, déjà endormie, ne veut pas se réveiller. Pendant ce temps, la Chine ne dort jamais. On travaille 24h sur 24h. La situation s’explique parce que nos ancêtres ont dormi bien trop longtemps. Il nous appartient à nous, nouvelles générations, de retrouver l’énergie perdue. Les États-Unis et l’Europe ont avancé à pas de géant, établi des nations très fortes. Aujourd’hui ces nations sont solides, développées. Les systèmes sont bien rodés et la vie y est confortable. Tout est devenu facile ; le confort est naturel. Du coup, il manque de prétextes à la hargne. Sans hormone ni instinct, un pays se ramollit. Les pays occidentaux ont ressenti longtemps un sentiment de toute puissance qui leur a fait perdre leur interaction au monde. Or la confiance est l’ennemi de la clairvoyance. Ils n’ont pas vu qu’à côté d’eux, le lion s’est réveillé...

Shanghai.

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