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01
oct

Conversation avec Jacques Revel

Historien

par Caroline Gaudriault

Le passé est devenu une valeur refuge

Hypothese XI, Le Martyr Hypothese XI, Le Martyr   © Gérard Rancinan

Caroline Gaudriault – On a tendance à définir notre époque en parlant « d’accélération de l’histoire ». Est-ce une image qui a un sens ?

Jacques Revel – Le thème de l’« accélération de l’histoire » aura traversé tout le XXe siècle, un siècle qui s’est beaucoup pensé comme le siècle de la vitesse. Non que nous soyons les premiers à vivre un moment de bouleversements profonds et rapides : pensons aux contemporains des révolutions américaine puis française à la fin du XVIIIe siècle. Mais deux aspects sont radicalement nouveaux dans l’expérience contemporaine. D’une part, ce sont toutes les dimensions de la vie collective et individuelle qui sont affectées par ces transformations de fond, celles qui touchent à l’ordre politique, aux civilisations du passé, mais aussi les nôtres, ce que nous vivons au présent. De l’autre, ces bouleversements s’accompagnent d’une sorte d’inquiétude, ou plus exactement de mélancolie, celle que résumait la formule célèbre de Paul Valéry : « Nous autres, civilisations, savons désormais que nous sommes mortelles. » Il en résulte sans doute une moindre confiance dans l’histoire, dans ce que l’avenir peut nous réserver.

CG  – Nous vivons une époque d’immédiateté, nous avons rétréci un peu plus le monde par nos moyens de communication : est-ce que cela change notre rapport à l’histoire ?

Jacques Revel – Il y a là une sorte de paradoxe. Les sociétés dans lesquelles nous vivons produisent de l’innovation technologique et scientifique à un rythme qui aurait été inimaginable pour nos grands-parents et même pour nos parents. Elles se définissent volontiers elles-mêmes comme des sociétés de la connaissance et de la communication. Entre elles, les inégalités n’ont pas disparu. Elles sont même peut-être appelées à s’accentuer. Des reclassements cruels s’annoncent, dont nous pressentons déjà les effets. Il reste que nous partageons plus ou moins le sentiment que le monde est désormais à portée de main. Mais de cette maîtrise annoncée, et qui, pendant des siècles et sous des formes diverses, était le rêve collectif des plus puissants, nous ne tirons pas, c’est le moins qu’on puisse dire, des assurances fortes sur l’avenir. Tout se passe comme si à mesure que notre emprise s’affirmait sur le monde, nous étions pris d’une sorte de vertige face au temps historique.
La science et la technologie ont-elles désenchanté notre monde ? Je ne le crois pas et je n’en vois pas les raisons. Rien n’empêcherait que leurs avancées, si rapides soient-elles, ne nous laissent des raisons d’espérer comme ce fut le cas depuis les Lumières au XVIIIe siècle, puis pendant tout le XIXe et une bonne part du XXe siècle. La critique de la raison technique, les préoccupations religieuses ou morales ne sont pas nouvelles et elles ne suffisent pas, me semble-t-il, à rendre compte de l’incertitude inquiète dans laquelle nous vivons. Non, ce que nous vivons, c’est bien une « crise de l’avenir », pour reprendre la formule de l’historien Krzysztof Pomian. Une crise qui remet en cause l’organisation et les valeurs du temps qui avaient commandé l’expérience des générations qui nous ont précédés.

CG  – Comment caractériseriez-vous cette crise ?

Jacques Revel – Dans le dernier tiers du XXe siècle, les sociétés contemporaines, et surtout les plus anciennement développées, celles dans lesquelles nous vivons, sont installées dans un état de crise – une crise dont nous savons au mieux décrire certains aspects, mais que nous ne savons pas penser, et moins encore maîtriser. La projection dans le futur, qui avait été une valeur fondatrice depuis deux siècles, celle à partir de laquelle nous comprenions notre présent et nous réorganisions le passé, s’est affaiblie. L’avenir est devenu incertain, indiscernable, et du coup, le présent se fait opaque. Ce n’est pas vrai seulement dans l’ordre politique, mais aussi et peut-être d’abord dans l’expérience quotidienne, celle des groupes et celle des individus. Et le constat est d’autant plus paradoxal, que les transformations du monde moderne bouleversent en permanence les conditions de cette expérience et nous offrent des possibilités presque illimitées. Mais nous ne semblons plus en tirer les mêmes raisons d’espérer que nos devanciers.

CG  – Dans un présent que l’on maîtrise mal, où l’histoire se réinvente sans cesse, n’entretient-on pas un rapport de plus en plus nostalgique au passé ?

Jacques Revel – Oui, le passé est devenu une valeur refuge. Il servait naguère à étalonner les progrès des sociétés et des civilisations. Le temps du monde ne connaissait pas moins de crises et de drames qu’aujourd’hui, mais nos prédécesseurs partageaient la conviction que malgré ces convulsions, il allait vers le mieux. C’est ce que résumait l’idée du « sens de l’histoire ». Elle indiquait une direction, et elle affirmait en même temps que le temps était porteur d’une signification globale. C’est une formule que l’on ne se risque plus guère à utiliser depuis une génération. Elle a perdu sa force de conviction comme c’est aussi le cas de l’idée jumelle du progrès. Conséquence : dans le passé, nous ne cherchons plus à repérer des anticipations de ce que nous sommes devenus, mais une manière d’exotisme nostalgique, pour reprendre votre mot. C’est « le monde que nous avons perdu », très semblable aux ailleurs lointains que, pendant des générations, on allait plutôt chercher dans les relations de voyage et dans les descriptions des ethnographes.

CG  – Il semblerait que nous vivions une rupture avec notre passé : est-ce une rupture avec l’histoire (dans ce que certains ont appelé la « fin de l’histoire ») ou une rupture avec nos mémoires culturelles (rupture dans l’apprentissage des anciens, dans la disparition de plus en plus rapide de langues, des civilisations…) ?

Jacques Revel – Le diagnostic est complexe. Les contemporains partagent très largement l’idée d’une rupture avec le passé, avec des valeurs, des modes de vie, avec des expériences qui ont perdu leur sens à leurs yeux – et aussi avec bon nombre de « traditions » qui sont réinventées pour la circonstance. Ils ont le sentiment de la perte d’un héritage dont, reconnaissons-le, ils ne savent pas dire grand-chose, sauf qu’il leur échappe et qu’ils entendent le revendiquer. Face aux changements accélérés du présent, ils cèdent au vertige, ils s’en effraient souvent. Où tout cela nous mène-t-il ? Et d’ailleurs, cela nous mène-t-il quelque part ? L’hypermodernité est volontiers mélancolique.
Certains ont bien tenté de calmer le jeu, comme Fukuyama qui, après l’effondrement du monde communiste, s’est risqué à pronostiquer la fin de l’histoire, qu’il identifiait à la victoire du modèle capitaliste libéral. Qui oserait encore soutenir cette thèse vingt ans plus tard, alors que les cartes et les enjeux ont été redistribués aussi profondément ? Et qui risquerait aujourd’hui un pronostic pour dans vingt ans ?
Tout se passe en fait comme si nous n’étions plus capables de sortir de la dimension du présent, d’un présent qui s’est spectaculairement dilaté. C’est ce phénomène que François Hartog a appelé « présentisme » et qui me paraît utile pour nous orienter dans les contradictions de l’expérience contemporaine du temps.

CG  – Nous avons créé de magnifiques musées, nous avons établi nombre de jours commémoratifs, n’avons-nous pas figé le passé ? Le souci de préservation, est-ce une notion occidentale ; un sentiment de culpabilité de l’Occident qui a imposé sa modernité mondialisante ?

Jacques Revel – Oui, nos sociétés – et, encore une fois, les vieilles sociétés – sont devenues archivistes, muséographes, conservatrices. Elles se sont converties en entreprises patrimoniales depuis une bonne génération. La mémoire s’est imposée comme un rapport privilégié au passé, plus que l’histoire et parfois contre elle. Elle propose des versions savantes, mais plus communément des formes et des lieux d’identification indéfiniment multipliés : on tient à être de quelque part. Mais la mémoire n’est pas forcément figée. Elle me paraît au contraire être le produit d’une invention permanente : le phénomène « vintage » en est un bon exemple.
Le problème de la préservation me paraît être différent. Sans doute, le souci en est-il perçu comme d’autant plus pressant que le monde change plus vite. Mais il y a plus. Toutes les sociétés se sont préoccupées, je crois, des traces qu’elles laisseraient d’elles-mêmes. Mais celles dans lesquelles nous vivons sont les premières à vouloir tout conserver, comme si elles voulaient prévenir le travail de tri et de décantation qui était jusque-là laissé au temps. Probablement parce que, encore une fois, nous n’avons plus autant confiance en lui…

CG  – L’histoire a-t-elle montré que les périodes dites de rupture historique, de période nouvelle, de « renaissance » s’accompagnaient d’un retour vers le passé ? Aussi si cette théorie est vraie, la période de transition qu’est la nôtre peut-elle se replonger dans son passé pour réinventer autre chose ?

Jacques Revel – Vous avez raison : nous vivons le moment d’une réorganisation profonde de notre rapport au temps de l’histoire, mais celle-ci n’est certainement pas la première. Comme celles qui l’ont précédée, elle met en cause toutes les dimensions du temps. Mais de celles-ci, je ne suis pas certain qu’il y ait grand-chose à apprendre, parce que je ne crois pas que l’historien, ni personne, tire des « leçons de l’histoire ». Les configurations historiques sont à chaque fois particulières. Au mieux savons-nous, et ce peut être un raisonnable point de départ, identifier ce en quoi l’expérience contemporaine est irréductible à ses devancières.
Notre contemporanéité est par définition en cours, c’est-à-dire que nous ne savons pas vers où elle nous conduit. Elle a pourtant des traits reconnaissables. Elle est brutale et elle est largement partagée. Ce qui ne veut pas dire qu’elle soit unifiée, tant s’en faut. Elle est mondiale, ou, plus exactement, elle s’est de proche en proche mondialisée. Cela ne signifie en rien qu’elle soit unifiée, comme le prétend le discours sur la mondialisation. Tout au contraire : elle confronte des situations, des histoires, des attentes, profondément différentes. Là où avait longtemps prévalu une lecture unifiée du devenir du monde, essentiellement occidentale, il existe désormais une multiplicité de lectures qui ne s’accordent pas nécessairement. La globalisation est une transformation dont il serait absurde de méconnaître l’importance. Il ne serait pas moins absurde de croire qu’elle va imposer un modèle unique. Tout au contraire, à travers les confrontations qu’elle rend possibles, à travers les nouveaux rapports de force qu’elle rend visibles, elle produit un autre répertoire de différences. À cet égard, le problème me paraît moins être celui de sauvegarder ces différences comme traces du passé, que de comprendre ce que les protagonistes, anciens et nouveaux, vont faire d’elles.
Mais cela suppose peut-être que nous – j’entends : les sociétés occidentales, qui se sont longtemps réservé le privilège du déchiffrement et de l’interprétation de l’histoire – commencions par reconnaître que ce privilège est désormais partagé. La prophétie d’une catastrophe civilisationnelle, que l’on entend parfois annoncer, pourrait bien n’être qu’une manière de dire que nous ne sommes plus les seuls maîtres du jeu. Il y a là un réajustement qui est sans nul doute difficile mais qui pourrait, à terme, être salutaire – et qui, de toute façon, ne nous laisse guère de choix. C’est sans doute de là qu’il faut repartir.

Paris.

2
  commentaires

  • Je voudrais réagir aux propos de Jacques Revel sur la crise de l’avenir, pas pour les contrer, ils me paraissent justifiés dans la période de marasme économique et civilisationnel que nous traversons, mais pour y ajouter un point de vue psychologique. Revel dit que cette crise affecte les individus au quotidien : sûrement ceux, de plus en plus nombreux, qui vont pointer à Pôle-Emploi, et cette vague montante pourrait bien être l’image paradigmatique d’une société incertaine de ses bases et de ses projets.
    Face à la perte des repères, certains tendent à se réfugier dans la nostalgie et le conservatisme, comme on l’a vu récemment avec les réactions contre le mariage pour tous, par exemple. Mais les plus jeunes sont plus souvent tentés par le refus de toute référence au passé ou à l’avenir, si situant, aux extrêmes confins du présentisme, dans une recherche extrême de la pure sensation de l’instant, échappant à toute historicité personnelle. Je veux parler de ces fêtes dans lesquelles tant de jeunes se livrent au binge-drinking et autres abus de substances psycho-actives, pour plonger, le plus vite possible, dans un état de non-soi. Le phénomène n’est pas nouveau, mais il est de plus plus populaire, de plus en plus jeune et il est planétaire. Chacun a sans doute sa raison personnelle pour le faire, mais n’est-ce pas le signe d’une génération entière qui ne veut pas savoir, ni quelle place leurs parents ont occupé dans le monde, ni quelle sera la leur demain ? Si, comme dit Revel, on n’apprend rien de l’histoire, ils n’ont sans doute pas à recevoir des leçons des anciens, mais ils auraient besoin d’avoir plus d’assurance sur leur capacité de prendre à leur tour leur place dans un devenir professionnel, familial et social pour envisager avec plus de sérénité, leur avenir.

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