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02
dec

Conversation avec Jan Assmann

Historien, spécialiste des mémoires culturelles

par Caroline Gaudriault

Perdre la mémoire culturelle c’est perdre le sens de son histoire

Hypothese VI, Les Trois Grâces Hypothese VI, Les Trois Grâces   © Gérard Rancinan

Caroline Gaudriault – Les mémoires culturelles sont-elles menacées ?

Jan Assmann - Quand Pierre Nora a commencé son travail sur les « lieux de mémoire », il s’est posé cette question et affirmait qu’il n’y avait plus de lieux de mémoire et que la mémoire aussi était morte. C’est une position radicale, exagérée. Il restera toujours des symboles qui portent la mémoire, comme les objets ou les textes. La muséalisation, la conservation, les institutions comme le patrimoine de l’Unesco créent le concept de mémoire intangible pour des objets ou des lieux. Mais ce qui relève de la mémoire vivante est en danger, c’est vrai : les traditions, les langues locales… Cette mémoire est menacée par la globalisation. Aujourd’hui, nombre de fêtes sont inventées de toute pièce, sans histoire, sans plus aucune référence traditionnelle. Quand on voit la diffusion d’Halloween, on en comprend le caractère commercial, c’est tout.

Caroline Gaudriault – Oui, les mémoires sont liées à l’oubli, elles s’effritent…

Jan Assmann - La mémoire culturelle n’est pas la mémoire personnelle ; c’est une mémoire collective qui se développe par la communication, par les langues, c’est à dire dans un contexte de socialisation. Notre monde est socialement construit à partir d’une pensée collective ; Il n’existe pas de société qui n’ait pas de mémoire culturelle. Il est vrai que la mémoire culturelle est liée aussi à l’oubli.
La mémoire émotionnelle se perpétue sur quelques générations seulement. Par exemple, aujourd’hui, il n’y a plus de témoins vivants du génocide arménien, mais les enfants et petits enfants de ceux qui ont vécu ce génocide ont une émotion personnelle avec l’événement. On dit que cette émotion se perpétue 80 ans. Au delà, l’émotion que l’on ressent avec l’événement s’effrite en effet. Il est très difficile d’avoir une sincère empathie pour un événement dont on n’aurait pas ressenti d’émotion. Alors les choses s’oublient et c’est pour cela que l’on apprend pas forcément de son histoire passée.

CG – C’est donc une mémoire que certaines sociétés peuvent refouler quand elles n’ont pas envie de se souvenir de certains évènements…

Jan Assmann - Bien sûr, c’est la situation où une société tourne le dos à son passé. Il y a des pays qui s’identifient à la souffrance, comme la Pologne ou Israël. Ils se placent comme des victimes de l’histoire et jamais ils ne vont occulter le rôle du nazisme et les catastrophes qui en découlèrent pour leur peuple. Et ces mémoires jouent un rôle prépondérant dans l’identité culturelle polonaise ou israélienne. Et il y a aussi le cas du Japon, où par fierté, ils veulent oublier l’événement d’Hiroshima et de Nagasaki et le refoulent de leur mémoire.

CG – On voit bien qu’il peut y avoir une utilisation du politique…

Jan Assmann - Bien sûr, des politiques essayent de contrôler la mémoire culturelle. Dans les Etats les plus libéraux ce contrôle apparaît plus faiblement, mais dans les états autoritaires, il est bien évidemment plus fort. En Allemagne, le pouvoir politique totalitaire de la deuxième guerre est passé par la volonté de contrôler le passé, la mémoire, la culture. Il a brûlé les livres… Il n’y a pas si longtemps, les Serbes ont voulu créer la grande Serbie et se sont battu contre les Bosniaques. Ils s’en sont pris à des centaines de plus petites librairies, aux monastères, aux fresques, à tout ce qui constitue un héritage culturel. Car ils savent que pour un peuple qui se sent attaqué, sa culture devient sa résistance. C’est à la lumière de son passé, qu’une société se forge un jugement critique sur le présent. Aussi en détruisant ce passé, on peut détruire le jugement critique.

CG – Tous les continents ne ressentent pas le besoin de conservation. C’est une pensée très occidentale, face sans doute à un sentiment de perte. Mais ce n’est certainement pas le cas de la Chine, très peu celui de l’Inde.

Jan Assmann - Oui la Chine, dans sa « révolution » moderne, est en pleine obsession du changement et tend vers un mode de vie pratique, vers le commerce, l’amélioration du trafic etc. Du coup, le pays détruit des quartiers traditionnels entiers dans ses grandes villes au profit d’immeubles modernes. On en a été témoin pendant les derniers Jeux Olympiques. Nous-mêmes l’avons expérimenté en Europe au XIXème, avec la destruction des vieux quartiers, comme à Paris avec la construction haussmannienne des grands boulevards… C’est très lié au progrès évidemment. La Chine n’a pas le regard que l’on porte en Occident sur la conservation, car elle pense avoir plus à gagner en détruisant qu’à y perdre. Sans doute se réveillera-t-elle un jour pleine de regrets.
Mais malgré des politiques non conservatrices, la mémoire culturelle peut se perpétuer à travers des signes symboliques, très présents en Chine et en Inde par exemple.

CG – Que se passerait-il si une société perdait son héritage culturelle ?

Jan Assmann - Cette mémoire est vitale pour un peuple car elle préfigure son identité. S’il la perd, il perd alors le sens de son histoire. Si le monde des sens symboliques s’effondre, alors l’ordre qui régit l’humanité s’effondre également. Il n’y a alors plus de conscience. Si une communauté perd ses repères, ses actions deviennent néfastes pour la société. C’est l’ordre culturel qui protège une société contre la décadence qui la menace.
La tour de Babel part d’un exemple similaire : cette construction colossale devait cimenter l’intégration d’un peuple et en établir quelque part son identité. Pour faire échouer le projet, Iahvé instaure la confusion des langues. Il s’en prend au principal médium de la grégarité d’une société : sa langue. L’intégration d’une société passe par sa sociabilisation dans un monde de sens symboliques communs.

CG – Peut-on craindre une uniformisation culturelle ?

Jan Assmann - Il n’y aura jamais de culture universelle exclusive. Bien sûr, il y a une culture internationale diffusée par l’anglais et par l’attraction des grandes marques. Mais persisteront des bulles culturelles, des ères qui ne seront pas globalisées, comme l’ère de la religion. Il y aura toujours des religions différentes : le christianisme, le catholicisme, le protestantisme et l’orthodoxie ne viendront jamais à une union. L’idée de mémoire universelle ou d’identité universelle est aussi improbable que l’idée de religion universelle. L’uniformisation culturelle créée par la mondialisation n’a pas d’identité à laquelle se rattacher, pas de mémoire. Elle ne peut pas suffire seule. Cependant, rien ne l’empêche d’exister. Sous cette culture globale existent des cultures locales. Et je crois que nous devons nous habituer à une superposition de ces deux niveaux de cultures. Car ces deux cultures se renforcent parallèlement. On n’est pas dans une dynamique de remplacement mais d’amplification. Des cultures viennent s’additionner les unes aux autres.

Lac de Constance, Allemagne

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