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08
jun

Paul Ardenne

Rancinan humanise les anges

   

Paul Ardenne, écrivain et historien de l’art, est l’auteur de plusieurs ouvrages ayant trait à l’esthétique actuelle : Art, l’âge contemporain (1997), L’Art dans son moment politique (2000), L’Image Corps (2001), Un Art contextuel (2002), Art, le présent. La création plastique au tournant du 21ème siècle (2009), Cent artistes du Street Art (2011). Il est le commissaire de l’exposition « Le Destin des hommes ».

Toutes les mythologies religieuses présentent, à propos de l’ange, cette constante : créature divine occupant le premier cercle des êtres surnaturels, l’ange est un messager. Son contact avec les humains est, avant tout, médiatique. L’ange, qu’il soit zoroastrien, hindou, hébraïque, chrétien ou musulman, apporte aux humains une nouvelle, une révélation de première importance. Il arrive parfois, se ralliant à ses pairs, qu’il se constitue en légion mise au service d’entreprises divines. Il peut déchoir, aussi, à trop fréquenter les mortelles et désirer, par le truchement de la reproduction sexuée, une descendance, n’aurait-il pas stricto sensu de sexe (une de ces contradictions dont abondent les mythes et les prophéties). Quelques-uns d’entre les anges, rares, accèdent à la personnalisation – Michel, Gabriel, Raphaël. Leur fonction principale, quoi qu’il en soit, est de communiquer.

Le devenir humain de l’ange

Dans sa série photographique Le Destin des hommes, Gérard Rancinan réactualise le thème de l’ange d’une manière singulière : l’humanisation. Cette fois, l’ange n’a pas vocation première à assurer la bonne communication des messages divins. Les anges de Rancinan, à l’évidence, sont devenus humains. Humains trop humains même, se risquerait-on à dire après Nietzsche. Ces anges-là, en effet, ne semblent-ils pas avoir, une fois pour toutes, déserté le ciel, leur séjour ordinaire ?
Cette situation est inédite. Jusqu’à présent, dans les représentations mentales comme dans la figuration, l’ange reste un être surnaturel doté de qualités divines : il est éternel, il se déplace comme un missile guidé à travers l’espace-temps, il ne saurait être confondu avec les humains. En tant qu’être d’exception de morphologie particulière (figuré d’emblée sous forme humaine, on le dote d’ailes, dans le champ de l’imagerie, à partir du 4ème siècle de notre ère), il représente l’équivalent de ce que sont sans doute les animaux de Lascaux pour l’homme du paléolithique, des symboles de l’intercession avec le divin. L’ange, dans ses représentations coutumières, est toujours distingué des mortels. Sa morphologie est fluide, son attitude, distante, intériorisée. L’idéalisation de la figure, qui triomphe avec l’iconographie du bas Moyen Âge, est de surcroît le signe d’une sagesse qu’on n’ébranle pas : l’ange échappe aux passions humaines. Dans le mythe de l’Annonciation chrétienne, ainsi, il est toujours représenté comme un être calme. L’annonce qu’il fait à Marie, qui portera dans ses entrailles, lui dit-il, le fils divin de Dieu, connote la pacification d’un monde appelé à être sauvé, celui des humains turbulents et déraisonnables.

Pas de confusion

Parfois l’ange tel que le figurent les artistes est humanisé : c’est le cas de Satan, le banni, le premier des anges noirs. Les peintres flamands de la Renaissance n’aiment rien tant que le faire chuter dans le vide avec la cohorte de ses affidés, celle des traitres à Dieu. L’ange déchu, celui qui a failli et a désobéi au droit divin, est comme l’homme qui n’obéit plus à ses propres lois – une figure vouée au dédain, à la mise à l’écart, au mépris individuel et public. Cette figure peut, dans l’iconographie romantique, inspirer la pitié : c’est le cas, tardivement, du Satan peint par Odilon Redon, dont la faillite nous tirera sans trop de mal un rictus de compassion, par identification sans doute. Le diable ? Mais il est en nous, humains. Il est nous. Satan, l’ange noir et démoniaque, maître de l’empire du Mal, n’est-il pas à l’occasion la proie de terribles tourments très humains ? C’est ainsi, du moins, que nous le vend Victor Hugo avec sa Fin de Satan, poème fleuve où l’on a quelque mal, souvent, à ne pas voir dans le démon le romantique en personne, un être fatalement voué à la perdition dans un monde trop mesquin, trop raisonné, trop policé pour lui.
Mais il n’empêche. Les vrais anges, ceux qui forment les armées du Souverain Bien, sont représentés, eux, sans humanité, au-delà de celle-ci. Il faut voir ces extraordinaires anges peints par Giotto virevolter dans l’air, autour du Calvaire, comme les martinets dans un ciel romain : on croirait des fusées, ils pulsent jusqu’à tracer des trajectoires dont la vitesse, tant ils sont rapides, a pour effet d’effacer leur robe et de la dissoudre dans les atomes du ciel ! Et si d’aventure les anges cherchent à conquérir l’humanité, comme ceux des Ailes du désir du cinéaste allemand Wim Wenders, ce sera à ce prix seulement, renoncer à la divinité, devenir des Berlinois. Rien à voir avec le puissant ange avec lequel combat Jacob dans le tableau peint par Eugène Delacroix pour l’église Saint-Sulpice à Paris. Celui-là a le regard dans le vide, il combat mais sans effort tandis que Jacob s’échine, en vain, à le déstabiliser. Cet ange-là, l’ange originel, l’on sent bien qu’il pourrait tenir ainsi des siècles, l’air de rien, et épuiser tous les combattants venus le défier. L’ange de Saint-Sulpice, au sens propre comme au sens figuré, n’est pas humain, pour sûr. Il n’est pas de notre monde et n’en sera jamais. Fermez le ban.

Une métamorphose

Gérard Rancinan, lui, change le point de vue : ses anges sont devenus humains. En quoi ? L’apparence, d’abord. Ils nous ressemblent, versant mâles bodybuildés, solides. La vie même, ensuite. Ils s’activent et plastronnent parmi nous. Il arrive même qu’ils fassent la guerre sur Terre, qu’ils pillent le reste des repas humains, et qu’ils dansent ou meurent. Certains d’entre eux fréquentent des lieux dangereux, corrodés par des luttes fratricides, la Palestine, la Syrie contrôlée par l’organisation État islamique où l’on décapite à tout va, qui sait ?
Quelle explication à ce nouvel état de fait, à cette situation inattendue venant à l’évidence contrebuter le traditionnel rapport hommes-anges ? Sans nul doute, la désagrégation d’un état symbolique. Derrière les images proprement dites, tout se passe en creux comme si le contrat entre les humains et Dieu était devenu caduque, pour cette raison : Dieu est mort, ou bien il a fini par s’absenter de l’histoire humaine. Que reste-t-il à faire à l’homme, dès lors ? Se faire Dieu à son tour sous la forme de l’ange, de reprendre à son compte la parcelle de divinité que le divin a répartie dans le corps éthéré des anges, un être, disent les légendes de fondation, à commencer par la Bible, toujours créé par Dieu. L’être sans chair, dorénavant, s’incarne, il devient de la viande périssable, une viande qui pense et pense avant tout pour agir dans le but d’assurer sa survie. Un destin d’homme, un vrai.
Reprendre sa liberté, mener sur Terre son affaire seul : l’ange humain que met en scène Le Destin des hommes est le résultat d’une mutation inadmissible sur le plan religieux mais consacrée pourtant par l’homme moderne et son plan de domination de la nature. Dieu, ni plus ni moins, a perdu le contrôle de l’humanité, sa création pourtant. Dans le même temps, l’homme est devenu son propre dieu, l’ultime créature divinisée. La photographie, à cet égard, est l’alliée précieuse de cette transmutation symbolique et factuelle : ces anges-humains, on les voit, on les a sous les yeux pour de vrai.

Pour le meilleur comme pour le pire

Quelque chose, donc, s’est déréglé, une catastrophe, peut-être, s’est produite. La plupart des compositions de Gérard Rancinan, ici, en témoignent, qui cultivent un style post-apocalyptique. Le Destin des hommes, néanmoins, est lumineux autant que sombre. Chaque fois que l’humain-ange, dans l’image, est seul, il irradie. Car l’homme peut être fier de ce qu’il a fait, à bien des titres, de la conquête de la santé à celle de la culture et de l’espace. Sitôt que l’humain-ange, en revanche, rencontre l’humain, la situation, bien souvent, s’envenime. Dispute, assassinat, déchéance. L’ange d’hier changé en ange d’aujourd’hui n’est plus expressément ou en tout notre ami, notre intercesseur avec l’au-delà, le monde des essences divinisées. Il est à présent notre frère humain, mais un frère, parfois, qui est comme Caïn pour Abel, le frère ennemi, un danger, un persécuteur.
Au regard de l’histoire de l’art et de l’angélologie représentée, Gérard Rancinan inscrit ce travail photographique dans une double tradition. Celle du sublime d’abord, ce sublime qui suscite l’émerveillement, l’admiration et la hauteur de vue. En témoigne la facture de ses humains-anges solitaires, invariablement beaux, puissants, exaltants. Lorsque Rancinan représente l’humain-ange dans sa gloire – une traditionnelle représentation de l’ange dans l’histoire de l’art, à l’exception, évoquée plus avant, de la représentation de Satan, le Déchu –, il opte à dessein pour la figure statique, suspendue dans l’espace, arrachée à la pesanteur comme au tourment de l’Histoire. Cette représentation en suspension rejoint la tradition médiévale, idéaliste, et celle encore de l’art asiatique, qui raffole des figures maintenues entre ciel et terre, celles cette fois de Bouddha, de Shiva ou d’autres divinités du panthéon hindouiste.
Seconde tradition convoquée, celle du conflit. Sauf le séjour solitaire des humains-anges dans l’image, apaisé, l’atmosphère générale est au glauque, à la violence, aux destructions. Celui que l’on pressent être le clone humain de l’archange Gabriel, ayant approché Marie, semble, une fois réinterprété par Rancinan, en courroux, énervé. Marie sera mère, sans doute, comme le veut le message évangélique. Mais à quoi bon ?, semble récriminer l’humain angélisé qui lui fait face. Pourquoi mettre encore au monde des enfants sur cette terre polluée où triomphe la mort (des crânes, de manière récurrente, émaillent par leur présence morbide cette série d’images) ? L’homme contemporain, certes, s’est porté par l’observation scientifique jusqu’au fond de l’univers, il a planté sur les débris d’une comète la sonde Philae, un incroyable exploit technologique. Mais ne parlons pas de ce qu’il fait de ses propres enfants, le plus clair du temps élevés à l’arrache, livrés à la consommation et à la débilité des séries TV et des jeux vidéos. Gabriel-homme tel que nous le présente Gérard Rancinan fulmine et on le comprend. Il y a certes encore, dans l’image, de la sacralité, à l’instar de celle qu’exsude l’auréole de la Vierge, traitée avec un fond d’or des Florentins du Quattrocento. Pour le reste, le débat envenimé a remplacé l’annonce du bonheur et du salut.

Que nous suggère, avec Le Destin des hommes, Gérard Rancinan ? L’homme contemporain n’est plus dupe de la valeur et de l’issue de ses actes, de ses pouvoirs devenus exorbitants comme de la fragilité de sa destinée, celle du maximum comme celle du moins que zéro. Qui fait l’ange, dès lors, pourrait bien faire la bête humaine. Voire, faire le fou, carrément. Un des humains-anges du Destin des hommes, sans vergogne, n’a-t-il pas pris l’apparence de la créature déjantée s’exposant sur la célèbre peinture de Max Ernst, l’Ange du Foyer, qu’inspirent la folie, le délire, la transe ? Le mieux, dit-on, est parfois l’ennemi du bien. Reste à espérer que le destin de l’humain-ange ne sera pas en tout celui de Satan – la descente vertigineuse, à grande vitesse, aux enfers.

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