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Edito

par Caroline Gaudriault

Les émeutes prennent le monde par surprise…

Les émeutes prennent le monde par surprise. Aussi violentes qu’une catastrophe naturelle, elles laissent sur leur passage des voitures brûlées, des magasins pillés, des cris de rage et de mécontentement. Sans préméditation, elles jaillissent sous le coup de l’émotion, celle d’un sentiment d’une très grande injustice. L’explosion est soudaine et spontanée, mais tel un volcan qui bouillonne depuis longtemps, il suffit d’une étincelle pour tout embraser. L’origine de ce feu incandescent qui ravive les émeutiers est bien souvent la même : la mort d’un des leurs, une confrontation brutale avec les forces de l’ordre. Même si les victimes avaient pour habitude de braver le destin ; même si des gestes souvent imbéciles les avaient déjà mené à répondre de leurs actes, les émeutiers sont devenus les icônes de ceux qui ne se sentent pas assez entendus. Quand ils prennent la rue, il n’y a pas de déclaration faite, pas d’itinéraire, pas d’encadrement, pas de négociation ni de dialogue social gueulés dans le mégaphone, pas de sifflet ni de tambour. Rien n’existe plus qu’un grand chaos. Le soulèvement est tel qu’il prend la foule par sentiment : ensemble, ils revendiquent leur identité. Ils se sentent envahis d’un pouvoir et d’une puissance qui leur semble par ailleurs inatteignable. Ils créent une force qui ne les laisse plus dans la solitude de leur marginalité. Le moment n’est plus à la revendication politique. Le moment est au pillage et à la colère, à la revendication d’une existence. L’émeute, aussi condamnable soit-elle pour sa violence, est une tentative de reconquête de la dignité.
La plupart du temps, il n’y a pas de conscience de la bataille mais un certain courage à risquer sa vie. L’émeutier est déjà blessé avant de rentrer en scène -blessé socialement par le chômage, le manque d’éducation, une famille dysfonctionnelle, une confrontation brutale à l’échec du multiculturalisme-. Ces émeutiers poussent un cri contre un système culturel, urbain et social qui ne fonctionne plus. Les rebellions ont lieu sur l’endroit même où est vécu la souffrance économique, car on ne va pas à une émeute, on s’y trouve. En France, elles ont pour nom Vaulx-en-Velin, Vénissieux, Villiers-le-Bel, Clichy-sous-bois, Amiens, Marseille… En Angleterre, elles s‘appellent Tottenham, En Espagne, Cinera ou Madrid … mais aussi Cap Town, Rio, Buenos Aires, Bakou…

Un nouveau mode d’action pour prendre la parole en direct

La rébellion n’est pas l’exclusivité de notre époque contemporaine, mais sa fréquence dans le monde attise les curiosités. L’anthropologue Alain Bertho traque chaque émeute. Tous les jours, il en dénombre plusieurs, avec une prédominance en Afrique et en Asie. Mais c’est bel et bien dans les pays démocratiques que leur fréquence s’est intensifiée. Pour lui, l’émeute est véritablement devenu un phénomène social, un mode d’action propre à notre temps. Il y en aurait eu 1200 en 2010, 1500 en 2011 et environ 1800 en 2012. Par nécessité, la rue est devenue une tribune, non plus avec tambours et trompettes, mais avec véhémence. Le magazine Time avait fait en 2011 du « Protestataire » son personnage de l’année. Que cela soit les « émeutes de la faim » ou de « la vie chère » ; les « émeutes contre les politiques d’austérité » ; les « émeutes des classes ouvrières » … Le fait est nouveau : elles naissent comme on prend la parole.
En bon diplomate, Stéphane Hessel a écrit « Indignez-vous ». Il avait raison, le monde ne demande que cela, et plus. Des moines tibétains et Birmans, du mouvement « Occupy » dans les pays anglo-saxons, des « Indignés » de la Puerta del Sol ; du mouvement des rappeurs sénégalais « y’en a marre » aux « zadistes » en France… ils ont inventé de nouvelles formes d’intervention et abordent le monde de façon tout à fait nouvelle.
L’objectif n’est pas de soulever le pouvoir, oubien l’émeute devient une révolution comme dans les pays arabes. L’objectif est de s’exprimer directement.
Une étude anglaise intitulée « more cutbacks mean more riots », soit « une hausse des coupes budgétaires entraîne une augmentation des émeutes » a montré que les politiques d’austérité entrainent de facto des révoltes car elles durcissent considérablement la vie dans les zones déjà fragiles. Mais ce n’est pas le seul facteur d’embrasement. Ces programmes sont vécus comme une injustice profonde car ils sont jugés comme la conséquence d’une mauvaise gestion des politiques. Selon l’expression de David Harvey, professeur émérite à l’université de New York : « c’est le capitalisme sauvage qui descend dans la rue. » Selon lui, la sauvagerie des émeutiers se met à la hauteur de la sauvagerie de l’économie mondiale. Ces émeutes parlent d’elles-mêmes : la scission entre l’Etat et le peuple est promulguée. Les émeutiers ne se sentent pas représentées, leur confiance avec leurs gouvernants est rompue. Aujourd’hui les Etats ne peuvent plus masquer un affaiblissement de leur pouvoir, contraints par les lois d’une mondialisation parfois brutale et celles des marchés financiers déshumanisées. Le peuple a aujourd’hui les moyens de prendre la parole. Il le sait et il l’a prouvé. C’est pour cela que son mode opératoire n’a pas de précédent. Les barricades ont fait place aux émeutes mobiles, à l’utilisation de l’image et des réseaux sociaux. Les rebellions ne sont plus locales mais portent leurs contagions jusqu’aux pays voisins et tissent leur mécontentement partout dans le monde.
L’incompréhension grandit à mesure que le dialogue s’éteint : du côté des émeutiers, on s’en prend aux bâtiments administratifs –écoles-banques…- pour dénoncer une mise à l’écart et du côté de l’autorité, on se campe sur une condamnation de la délinquance et de la sauvagerie des « casseurs ». Le bruit de plus en plus envahissant des mécontentements gronde aux portes des grandes villes en zones défavorisées, dans les usines qui ferment, chez les jeunes en rupture avec les plans d’austérité. Tous veulent remettre l’Etat à sa place. Ils refusent son omnipotence et attendent simplement des actions de gestionnaire.

Fantasme véhiculé par le rap et le street art

L’art a toujours aimé les thèmes forts : guerres, révolutions, révoltes et plus récemment émeutes. C’est sans doute la musique qui s’en empare le mieux. Hier les rebelles étaient incarnés par les punks anglais et Joe Strummer, le chanteur des Clash hurlait sur scène son appel à la révolte avec « white riot ». Aujourd’hui le phénomène revient avec le rap. Et la foule est tout autant en transe car la rébellion et la désobéissance ont toujours nourrit des fantasmes. Les clips actuels des rappeurs s’emparent des images d’émeutes jusqu’à l’esthétisation. De Lyle Wayne à Kanye West, on assiste à de vraies insurrections. Romain Gavras a réalisé en avril 2012 le clip des deux rappeurs américains Kanye West et Jay-Z, pour leur chanson « Church in the wild ». On n’y voit pas de chanteurs, ni de musiciens mais seulement des cocktail Molotov, des flammes, des voitures qui brûlent, une ville insurgée, des forces de police face à des émeutiers dans une mise en scène des plus réalistes. Et on y entend ces paroles « Des êtres humains dans une foule, qu’est-ce qu’une foule pour un roi ? On en sortira vivant, pas d’église dans un Etat sauvage ». Après les violentes émeutes d’aout 2011 qui ont embrasés 66 villes d’Angleterre, le pays s’était posé la question de l’incitation à la violence par ce genre de clips. Pourtant ce sont bien les enfants de ces banlieues dites « chaudes » qui s’expriment pour raconter abruptement leur quotidien. Le gangsta rap - littéralement rap des gangsters- n’est-il pas né au milieu des gangs des banlieues de Los Angeles ? Il a d’ailleurs trouvé sa justification en 1992 après l’acquittement de policiers accusés d’avoir passer à tabac le noir américain Rodney King. Vécu comme une injustice, Los Angeles fut mise à feu et à sang. Vingt ans plus tard, les rappeurs en célèbrent ses vingt ans et utilisent plus que jamais l’imagerie de la révolte. Ils aiment prendre la réalité à revers en utilisant les codes qui leur sont à priori inabordables : l’opulence et le luxe. De 50 cent à Slim Thug, les stars du rap ont les dents en or, des colliers de diamants, sont habillés en Louis Vuitton et roulent en Rolls immatriculée « The Boss ». Désormais, fortune faite, ce sont eux qui prennent l’avion en première classe et forment la clientèle non négligeable des plus grandes marques de luxe. De la cité aux avenues chics, ils sont les contradictions de notre société.
Le street art n’est pas en reste, lui aussi très proche des codes véhiculés par la rue. Banksy, le graffeur anglais, n’hésite pas à dessiner au pochoir des émeutiers, se joue des autorités, crée des ponts avec l’imagerie du rap, pointe du doigt les humiliations et les contradictions de notre monde. Ironie du sort : ce dessinateur qui opère illicitement, de nuit et à visage couvert sur les murs de Londres, s’achète à prix d’or. « Keep it spotless » fut vendue en 2008 chez Sotheby’s à 1,87 millions de dollars à New York. Subversif, il prend les londoniens par surprise en leur offrant au petit matin ses images fortes d’une société un peu perdue. A la suite des émeutes qui ont frappé l’Angleterre, il a réalisé un documentaire sur les figures emblématiques de la désobéissance civile diffusé sur Channel 4 : « Antics roadshow ».
Comme quoi, notre société sait idolâtrer les révoltes urbaines autant qu’elle s’insurge contre elles. Elle se confronte à sa propre hypocrisie : la rébellion est acceptable tant qu’elle reste une œuvre de fiction.