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02
nov

Conversation avec Axel Kahn

Généticien et Directeur de l’École de médecine de Paris

par Caroline Gaudriault

“... Donc voilà une influence claire de la génétique sur le destin...”

Metamorphose VII, Les Menines Metamorphose VII, Les Menines   © Gérard Rancinan

Caroline Gaudriault – L’immortalité est sans doute le mythe le plus ancien et l’homme s’est inventé l’image du Phoenix qui renaît de ses cendres, gardant secrètement l’espoir que cela puisse lui arriver un jour. La vie humaine, même si elle s’est allongée, reste courte, trop courte au regard de l’histoire du monde. La science a montré tellement de possibilités et elle offre tant d’espoirs que l’homme dans sa quête d’immortalité ne se tourne plus vers les mythes mais vers la génétique.

Axel Kahn – Cette attente est logique dans la mesure où l’on peut constater que la durée de vie a considérablement augmenté. Au XIXe siècle, elle était de 55 ans, aujourd’hui l’ordre de vie dépasse les 80 ans. En 2030, on peut penser que les nouvelles générations vivront 90 ans. La génétique n’y doit pas grand-chose, mais plutôt l’hygiène, le mode de vie et la médecine. En revanche, grâce à la génétique, on comprend mieux aujourd’hui, les mécanismes moléculaires fondamentaux qui entrainent le vieillissement. Les expériences variées qui sont menées en génétique, par la nutrition ou par l’élaboration de médicaments permettent de prolonger la vie chez certains animaux. Chez le ver qui vit 25 jours, certaines modifications génétiques et apports nutritionnels permettent de le faire vivre plus du double de sa vie. Ce qui est considérable. Chez la souris, on prolonge la vie d’un an et demi à trois ans. Mais on n’arrive pas à faire vivre le ver pendant trois ans et la souris pendant vingt ans. Donc toutes les modifications que l’on fait intervenir pour modifier le vieillissement semblent créer une modulation sur une moyenne, une variation sur un thème. Mais il est utopique de penser évoluer vers l’immortalité et il y a des raisons théoriques qui laissent à penser que c’est impossible.

CG – Déjà, imaginer qu’un jour, on pourrait vivre le double de sa vie ce n’est pas rien ! Et si dans un scénario extrême, l’on fait intervenir le clonage, alors là…

Axel Kahn – Certes la science peut augmenter la durée de vie au-delà de la norme de l’espèce, mais elle ne la transforme pas. Les propositions d’immortalité ne sont pas validées par l’expérience. Aucune expérience n’y prétend, si ce n’est celle du clonage : renaître par ses gènes, par son sang, dans sa propre enveloppe corporel avant de mourir. Si on renaît sans arrêt de ses cendres, comme le Phoenix, est-on vraiment immortel ? Renaître de ses cendres veut dire que c’est un autre qui naît, donc ce n’est pas l’immortalité, mais bien un autre fantasme qui, de plus, est encore loin d’être maîtrisé.

CG – Aujourd’hui la question de l’éthique est conjointe à la question scientifique. Les grands récits de science-fiction ont imaginé des êtres hybrides par manipulation génétique et ces scénarios futuristes font partie d’un imaginaire collectif qui fascine et en même fait peur. La science fait peur. Cette notion est très nouvelle. Elle fait peur car il n’est pas sûr qu’elle puisse retenir la folie de l’homme à vouloir se transformer. Il est sans doute légitime de se poser la question de l’immixtion de la science dans l’évolution naturelle de l’homme…

Axel Kahn – L’homme est un être naturel. Pour un chrétien, fait à l’image de Dieu, l’homme naturel ne peut être modifié. Je partage la même conclusion de cette pensée, mais pas le même argumentaire. Le respect du naturel n’a pas de valeur morale pour moi. Avant que la science progresse, qu’était le monde naturel ? C’était deux enfants sur trois qui n’atteignaient pas l’âge adulte ; c’était des femmes qui mouraient en couche ; c’était un bras coupé à jamais. C’était un monde dont on n’a cessé de vouloir se déprendre. Rien n’est plus artificiel que les conditions de la médecine moderne. Toute idée d’une valeur morale dans le monde naturel est une idée et une référence qui n’a pas de justification. Si je veux m’opposer à la folie de la transformation humaine, il faut que j’utilise un autre argumentaire. Quelle est la valeur morale par excellence ? C’est la réciprocité et la reconnaissance de la singularité de l’humanité.
Kant dit : « fais en sorte de considérer l’humanité en ta personne comme en la personne de tout autre, comme une fin et jamais uniquement comme un moyen ». L’humanité de chacun d’entre nous doit être sa propre finalité et ne doit jamais être uniquement un moyen. Si je transforme le corps d’une personne pour qu’elle soit plus à même de réaliser ce que j’attends d’elle (être très grand pour être basketteur, costaud pour être haltérophile…), il s’agit d’une instrumentalisation de la personne humaine ramenée à un objet qui ne peut avoir de valeur morale. D’autant plus, (et c’est là où je fais intervenir la réciprocité) que moi-même, je n’aimerais en aucun cas que l’on me considère comme un objet. Je tiens à mon libre arbitre, à ma liberté et à rester maître de moi-même. La valeur morale qui consiste à reconnaître la valeur des références que j’applique à moi-même pour les autres, fait que je ne peux vouloir pour un autre ce que je refuserais pour moi.

CG – Certains sont bien capables de vouloir quelques transformations pour eux-mêmes…

Axel Kahn – Cette volonté de transformer des lignages pour leur conférer des propriétés extraordinaires, comme le cyborg superpuissant ou l’être génétiquement modifié, aux capacités extravagantes, est en contradiction avec la science appliquée à la médecine dont le seul but est de mobiliser les connaissances afin de rétablir l’égalité entre les êtres. Quand une personne est malade, elle est inférieure à une personne qui est en bonne santé. On cherche donc à la guérir pour rétablir son autonomie et une réciprocité.
Une technologie ou une médecine qui se fixe un but inverse, celui de créer l’inégalité, est immorale. D’ailleurs malheureusement, elle ne prétend pas être morale. On peut défendre le point de vue d’une nécessité de créer des armes. Mais personne ne prétend que l’action guerrière est une valeur morale en soi. La création d’un corps amélioré, cyborg ou corps humain génétiquement modifié, afin de créer des lignages de personnes inégaux est contradictoire avec le but de rétablir l’égalité par la science et la technique. Par conséquent je suis opposé à cette volonté démiurgique de transformation des corps parce qu’elle rompt avec ce principe de réciprocité entre les êtres.

CG – C’est tout le problème de placer le désir de transformation avant l’objet du désir. Ainsi l’être transformé subit le désir d’un autre. L’exemple par excellence est celui du clonage.

Axel Kahn – Oui et le clonage reproductif est condamnable. Non pas parce que ce serait une immixtion intolérable dans un univers réservé à la divinité. Dieu crée l’homme à son image et ce serait blasphématoire si l’homme se met à créer d’autres à son image, cette notion divine me laisse froid. En revanche, je sais que moi-même je suis le fruit du hasard entre la rencontre du potentiel génétique de mon père et de ma mère. Je ne suis pas tel qu’ils auraient voulu que je fusse. Mon sexe, ils ne l’ont pas voulu, etc. Si je me déteste et s’il y a des choses que je ne peux pas supporter de moi-même, je peux m’en prendre au hasard et non pas à mes parents. Si je suis tel que mes parents ont voulu que je sois, je pourrais me retourner vers eux et leur dire : de quel droit vous m’imposez mon intimité profonde ? Un enfant qui serait cloné, non pas pour lui-même, mais pour résumer une vie qui a déjà été vécue, peut se demander quelle est sa signification. Je suis opposé au clonage, non pas parce qu’il est blasphématoire, ou qu’il est la manifestation d’un orgueil démesuré de l’homme (son désir d’être un nouveau Prométhée), mais parce que cela contrevient très clairement pour moi aux règles que je me fais de ce que sont les lois morales.

CG – Du point de vue biologique, le seul sens de la vie est celui de la reproduction, n’est-ce pas ?

Axel Kahn – D’un point de vue biologique, la vie n’a pas de sens. La vie ne peut perdurer que si elle a su sélectionner des mécanismes qui assurent sa reproduction. Mais ce n’est pas un sens, c’est un mécanisme. Donc pour le biologiste, la vie n’a pas de sens. Et c’est ce qui devient passionnant. L’évolution a doté des êtres vivants particuliers, les homos sapiens, de capacités mentales telles, que leur vie n’ayant pas de sens, ils sont amenés à se poser la question du sens qu’ils veulent donner à leur vie. Je suis capable de me projeter dans l’avenir, par conséquent j’ai la capacité de faire un choix et de donner telle orientation plutôt que telle autre. Je donne donc un sens à ma vie. C’est une capacité qui m’est propre et qui est issue de l’évolution. La vie n’a pas de sens, elle aboutit à l’avènement d’un être, homo sapiens, qui, lui, est conduit à se poser la question du sens qu’il veut imprimer à sa vie.

CG – On peut tout de même se demander s’il n’y a pas un lien entre le programme génétique d’un homme et son destin.

Axel Kahn – Il existe plus ou moins un lien. Mes gènes conditionnent le fait d’être fille ou garçon et mon destin est un peu conditionné par le fait d’être un garçon ou une fille. Donc voilà une influence claire de la génétique sur le destin.
Si j’ai une modification génétique qui m’amène à avoir des maladies génétiques, mon destin sera compromis par cette maladie. De la même manière, il y a des susceptibilités au cancer, à l’obésité, à l’hypertension artérielle qui font partie de mon destin. Qu’est-ce que mon destin ? C’est la rencontre des propriétés de mon corps avec l’environnement. Et mon destin est d’avoir une plus grande susceptibilité avec l’environnement. La génétique ne code jamais un destin. Mais en tant qu’elle code la propriété de mon corps et ses réactions à l’environnement et que le destin est la rencontre de mon corps doté de ses propriétés avec cet environnement, alors je peux dire que mes gènes influent sur mon destin. Si mon destin est d’être un président d’université, musicien, grand sportif, ou bien voyou, pour l’essentiel, mes gènes y seront pour très peu. Mon environnement culturel, ma famille de naissance, mon niveau de fortune, la ville et la culture dans laquelle je m’épanouis jouent un rôle supérieur. Si mon destin est intellectuel parce qu’il correspond au sens que j’ai envie de donner à ma vie, alors le sens de ma vie n’est pas conditionné par mes gènes. Mes gènes restent très importants car ils me permettent de me poser la question du sens que j’ai envie de donner à ma vie.

CG – L’homme, à son tour, va transmettre ses gènes : c’est une manière de se raccrocher à l’immortalité…

Axel Kahn – Il y a deux parts d’immortalité dans l’homme : la filiation d’abord, car elle donne la possibilité de transmettre ses gènes. Nous avons tous les gènes de notre ancêtre homo sapiens qui est apparu sur Terre il y a 200 000 ans. On les partage tous et c’est pour cela qu’on est si semblable. Mon ancêtre est mort et moi je suis vivant, donc dire qu’il est immortel c’est singulier. La vraie immortalité n’est pas celle-là. La vraie immortalité est celle d’Aristote qui vit en moi, celle d’Héraclite qui vit en moi, celle de Kant qui vit en moi, celle de Bach qui vit en tant de gens. La vraie immortalité c’est l’empreinte que laissent les vivants, tous les vivants, et certains plus que d’autres, sur l’esprit de leurs semblables qui leur survivront. Eux-mêmes laisseront une autre empreinte et ainsi de suite. La vraie immortalité est psychique. Aucun animal autre que nous n’a la possibilité de léguer ses empreintes mentales. Ce n’est pas dénué de sens d’appeler les académiciens « les immortels ». C’est la seule immortalité qui vaut.

CG – Certains, plus prosaïques – l’homme dans sa grande majorité – convoquent ce qui est en son pouvoir, hier la religion, aujourd’hui la science, pour tromper sa nature de mortel.

Axel Kahn – Vous connaissez ce mythe grec extraordinaire qui parle d’une déesse à la cuisse légère. Elle a beaucoup d’amants et finit par s’attacher à l’un d’entre eux qui lui donne entière satisfaction. Elle demande à Zeus de bien vouloir accorder l’immortalité à son amant. Zeus la lui accorde. Mais comme il en a assez des mœurs légères de cette déesse, il donne à son amant uniquement ce qu’elle a demandé : l’immortalité mais pas la jeunesse. L’amant vieillit indéfiniment, il devient impuissant et incontinent. Évidemment la belle déesse s’en débarrasse et le transforme en cigale. Ce mythe est vieux comme l’esprit humain. Avant on convoquait les dieux et maintenant on convoque la science. Elle a remplacé ce qui était jadis l’apanage de la religion. En réalité, ni la science dans ses découvertes, ni la religion dans l’au-delà, n’ont la possibilité de donner l’immortalité.

CG – Un abîme s’est creusé entre l’homme non avisé et le scientifique. Le non-spécialiste se sent réduit à quelques chiffres, à des formules mathématiques qui dépassent sa connaissance et sa compréhension. Il se sent dépossédé de son corps. Il n’y a rien d’aberrant pour lui à se projeter dans une irréalité parce qu’il lui semble déjà y être.

Axel Kahn – Oui c’est un phénomène qui est tout à fait vrai et le scientifique a sa part de responsabilité. Emporté par sa passion, il fantasme les capacités de la science. L’un d’entre eux, Miroslav Radman, célèbre généticien qui travaille sur l’ADN, éminemment respecté, publie des travaux remarquables. Il prétend qu’il n’y a qu’à introduire les mécanismes qui ont fait l’objet de ses recherches dans les cellules humaines, pour rajeunir les tissus âgés et proférer l’immortalité aux hommes. Je suis persuadé qu’il croit ce qu’il avance. Si lui le croit, alors comment le commun des mortels ne se laisse pas séduire par cette promesse ? En revanche, est-ce que l’homme est déshumanisé par la connaissance scientifique ? J’en suis moins sûr. Les plus grands scientifiques, lorsqu’ils étudient les mécanismes de la vie et de la pensée sont au moins autant émerveillés par les mécanismes qu’ils mettent à jour que désenchantés par leur matérialité. La connaissance ne désenchante pas de la magnificence de la vie et des capacités humaines.

CG – Le scientifique est avant tout un homme. Pour une vie passée à chercher, il peut y avoir une confusion entre des solutions théoriques et une véritable mise en pratique. Peut-être est-ce d’ailleurs le nœud gordien. Jusqu’à présent, nous étions beaucoup dans l’attente de ce que la science pouvait apporter. Aujourd’hui nous sommes rentrés dans l’ère des conséquences, avec ses prouesses. Et ses revers. La science commence à inquiéter.

Axel Kahn – Oui c’est vrai, il y a une déception de la science. C’est une caractéristique de notre temps. Au début du XXe siècle, l’immense majorité était totalement attachée à l’espoir du progrès : « la marche collective du genre humain sur la route de la vérité et de la vertu » selon Condorcet. La notion d’une « progression continue de l’homme vers un terme idéal », c’était le concept d’espoir de la fin du XVIIe au milieu du XXe. Elle a marqué la construction de notre monde avec à l’origine, le modèle occidental. Les promesses de la science ont été remplies : on vit plus longtemps, on marche sur la Lune, on déchiffre le génome humain, on envoie des engins sur Mars… En même temps, il y a Hiroshima, les génocides, la pollution, les crises actuelles. L’idée que la science apporte le progrès tôt ou tard est une idée qui est de plus en plus mise en doute. D’ailleurs, on est opposé aux OGM, on ne veut pas du nucléaire… Le succès de l’écologie trouve ses fondements dans la déception de l’idéal scientifique.
La grande caractéristique aujourd’hui est de s’attacher à la technique, parfois de façon aliénante et en même temps de cultiver un solide scepticisme.

Conversation menée à l’École de médecine de Paris.

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