Retrouvez les coulisses de ZigZag sur logo FB

Accueil > Rencontres > Mary Ellen Mark (1940 – 2015 )

27
may

Mary Ellen Mark (1940 – 2015 )

par Caroline Gaudriault

Un ange est passé ...

On lui prête toute sorte d’origines, avec ses cheveux d’ébène coiffés en deux longues nattes qui lui tombent sur les épaules. Mary Ellen se plaît à laisser planer les mystères... Un visage est fait pour être questionné. Le sien est rempli de vies vécues, d’amitiés scellées, de pays chéris. Mary Ellen a plongé sa vie dans celle des autres. Elle a lié son destin à d’autres destinées. Elle a aimé chacune de ses histoires et s’est passionnée pour chacun de ses personnages. C’est leur visage qu’elle a cherché.

© Mary Ellen Mark © Mary Ellen Mark   

Comme aujourd’hui, sur les plages de Coney Island déserté, dans cet hors saison pluvieux, où la mer salie du mois de novembre semble si plate, elle cherche les visages. La fête foraine est arrêtée. Au-dessus des sièges ascensionnels, King Kong a perdu sa tête. Les grilles ont été scellées devant les jeux d’été. Les boutiques de glaces se sont figées dans leur ennui, en attendant les beaux jours. Seules des âmes errantes et encapuchonnées s’aventurent dans cette désuétude. À quoi pense-t-elle ? Retrouve-t-elle les fantômes de ceux qu’elle a photographiés ici ? Tournée vers les restes statufiés d’un monde de jeux et de joie, de bonheurs enfantins, elle fait revivre des personnages qui ne l’ont pas quittée : les gens du cirque, les « performeurs » de rue, les cow-boys des rodéos...

Elle aime la fragilité de ces gens du spectacle, rester des semaines dans un cirque, six semaines au moins, y venir tous les jours. Elle photographie dès le premier instant : des regards noirs jetés sur elle, des visages qui esquivent, des corps qui se tournent. Elle n’est jamais acceptée la première fois. Elle revient. Une deuxième fois, puis une troisième. Elle se tait si c’est nécessaire, avance doucement. « On se méfie d’abord de moi. Mais je photographie tout de suite, avant même que la rencontre se fasse. Je veux être franche et montrer pourquoi je suis là. » C’est plus honnête, pense-t-elle. Et puis la rencontre se fait, le visage change, devient généreux, le corps est docile. « Quand vous connaissez votre modèle, il vous donne des accès. Vous photographiez une intimité. Vous découvrez alors une autre personne. » Fascinée par l’instant figé, Mary Ellen aime s’attarder sur ses portraits. D’une photo à l’autre, d’un être à l’autre : « La personne n’appartient déjà plus à l’image qu’elle a laissée précédemment. » Les personnages qu’elle suit sont faillibles. Ils sont prêts à tomber à tout moment, ils vacillent. Elle ne les choisit pas, mais est attirée, instinctivement.
Pinky, l’acrobate indienne de six ans, avait une chance inouïe, celle d’un talent rare ; mais aussi la malchance d’un destin malheureux. Mary Ellen a aimé cette petite fille fragile et digne. Digne dans la protection qu’elle a donnée à son petit frère, à la mort de leur père. Digne dans le secours mutuel qu’ils se sont apporté, à la mort de leur mère. Digne dans le désœuvrement, dans le destin qui s’acharne, à la mort de son frère. La photographe a suivi les étapes de la vie de la jeune Indienne, entre la complicité photographique et la compassion amicale.

« J’ai toujours été du côté des faibles »

Mary Ellen cherche l’extrême singularité de ses personnages, un je-ne-sais-quoi imperceptible et humain, quelque chose de lumineux au plus profond de leurs ténèbres. Elle cherche la vie qui vaut d’être vécue. Ses personnages sont en lutte avec leurs racines, leur misère, leur maladie ou leur différence. Mais ils partagent tous la foi dans ce qu’il leur est donné à vivre. Ces oubliés, ces maudits, ces malades feront de leur destin tragique une acceptable destinée. Mary Ellen va sonder dans leur difficulté d’être ce qui les raccroche d’autant plus à la vie. De son amour pour chacun d’entre eux, de l’intensité des moments partagés, Mary Ellen a su tirer des images fortes. Mais au moment de l’autocritique, elle se défait des liens intimes, des émotions, de l’anecdote. Elle fait la différence entre de grandes photographies et des souvenirs marquants. « Une grande photographie se passe d’explications ; elle dit beaucoup de choses, sans les montrer, en les suggérant juste. »
Son approche du monde est liée à son approche des hommes. Le travail de Mary Ellen Mark dépasse le portrait pour devenir documentaire. Elle suit des destins qu’elle photographie sous forme de série : les gitans, les enfants des rues, les jumeaux, les sans-abris, les handicapés mentaux, les prostitués, les foyers d’adolescents... Elle poursuit des thèmes, selon un lieu, un fait social. Elle montre, mais ne démontre pas. Elle photographie, mais n’enquête pas. Elle prend parti. Elle a besoin d’aimer ceux qu’elle photographie. Porte-parole et non journaliste. Elle est avec ceux qu’elle photographie, comme elle est avec ces femmes de la « cellule 81 », enfermées parce qu’elles sont dangereuses pour les autres et pour elles-mêmes. Mary Ellen passe plusieurs semaines avec elles dans l’Oregon, et photographie ces oubliées, ces rescapées de guerre, ces traumatisées. Elle les photographie dans leurs contorsions, dans leur regard qui se vide, dans leur mal qu’elles cherchent à expulser, dans leur chair qui souffre. Elle les photographie pour témoigner de ces visages que personne ne voit, de ces femmes prisonnières de leur instabilité, déjà plus dans la vie, mais pourtant encore vivantes. Elle photographie ces handicapés mentaux en Islande, dans leur différence, dans leur façon de se réinventer un monde à eux. Elle les appelle « les enfants extraordinaires ». Elle est la photographe d’un monde immergé, la photographe du bonheur légitime auquel tout être a droit.

Mary Ellen poursuit une vocation. Depuis toujours, elle est en quête. Mais les médias aiment les histoires qui font rêver et Mary Ellen montre le bonheur des malheureux. Alors, quand les magazines cessent de s’intéresser aux récits humains, elle persévère dans son travail par ambition personnelle. Elle expose. Elle édite. « J’appartiens à un autre temps : celui où les magazines vous envoyaient en reportage pour approfondir votre sujet ; celui d’une photographie plus traditionnelle ; celui d’un monde qui ne cherche pas à rester parfait à travers ses images. On ne regarde plus la vérité. On regarde ce qui rassure, on veut laisser les traces qui nous arrangent. »
Mary Ellen se sent une miraculée d’une photographie qui appartient au passé. Ce qui l’intéresse, c’est l’authenticité. Ses portraits sont réalistes, touchants, mais elle n’est jamais trop sentimentale. « Il m’importe d’être juste. Les enfants, les hommes et les femmes que je photographie sont vrais avec moi. Je me fais accepter par eux, je passe beaucoup de temps avec eux. Je dois respecter ce qu’ils sont. Ils sont fragiles, écorchés, pourquoi irais-je rajouter du sentimentalisme ? Je ne cherche pas à faire pleurer. Je cherche la compassion et non pas la pitié. » Mary Ellen ne sentimentalise pas, mais ne filtre pas non plus. Elle est dans l’ambivalence des émotions humaines, elle est dans l’humour et la détresse, la joie et la dureté, la douceur et le cri, la beauté et la laideur. Elle ne fait pas appel au lyrisme pour ne pas verser dans le mensonge. Elle accepte tout de ses personnages, elle les laisse vivre jusqu’à l’ennui, jusqu’à la lenteur du temps qui passe. Ses portraits sont vrais, comme les stigmates qu’ils portent sur leur visage. Ils nous disent leur âge, ils nous disent leurs blessures. « Les personnages que je photographie acceptent d’être montrés tels qu’ils sont. Tous sont conscients que l’image peut être retravaillée et qu’elle pourrait les embellir. La photographie fige les hommes, alors il est tentant de vouloir être immortalisé dans sa plus grande beauté. Mais qui peut décider de la beauté d’un homme ? » Indéniablement, les personnages de Mary Ellen sont beaux. Ils sont beaux dans leur rire et dans leur douleur.

C’est cette beauté, parfois invisible, qui a su toucher la photographe. On est touché par ce qui nous ressemble. Se retrouve-t-elle en eux ? « Dans un portrait, on laisse toujours une partie de soi. C’est un point de rencontre entre soi et l’autre. Je m’oublie dans mes photographies, elles sont ce que j’y mets et ce que l’autre veut bien y mettre. » Et là est son secret. Ni jugement, ni sociologie. Juste la vie au plus près de la sienne.

Caroline Gaudriault

Rencontre à Coney Island, face aux manèges vides de la plage, novembre 2007

Array
(
    [titre] => Mary Ellen Mark (1940 – 2015 )  
    [texte] => 
    [nom_site] => 
    [url_site] => http://
    [modere] =>  
    [table] => 
    [config] => Array
        (
            [afficher_barre] =>  
        )

    [_hidden] => 
    [cle_ajouter_document] => 
    [formats_documents_forum] => Array
        (
        )

    [ajouter_document] => 
    [nobot] => 
    [ajouter_groupe] => 
    [ajouter_mot] => Array
        (
            [0] => 
        )

    [id_forum] => 0
    [_sign] => 199_199_article_
    [_autosave_id] => Array
        (
            [id_article] => 199
            [id_objet] => 199
            [objet] => article
            [id_forum] => 
        )

    [_pipelines] => Array
        (
            [formulaire_fond] => Array
                (
                    [form] => forum
                    [args] => Array
                        (
                            [0] => article
                            [1] => 199
                            [2] => 0
                            [3] => 
                            [4] => 
                            [5] => 
                            [6] => 
                        )

                    [je_suis_poste] => 
                )

        )

    [formulaire_args] => fQwo2gDZckyDOwBx1uDR9gPKG8CRZ81gaVJt4sgUY4/qDawE1pj38Wb3J49j9srHK3fVMULnPkn+GsiFuXTFZOvDcylW4ckRf7BKncIXdF8Jh4G5dU7A2MuF1rRh9idWzVGbF1ce08B20YDI
    [erreurs] => Array
        (
        )

    [action] => /spip.php?article199
    [form] => forum
    [id] => new
    [editable] =>  
    [lang] => fr
    [date] => 2017-09-20 14:41:40
    [date_default] => 1
    [date_redac] => 2017-09-20 14:41:40
    [date_redac_default] => 1
)

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.