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14
may

Le débat est mort, vive le débat

par Théophane Le Méné

« Le constat est amer mais il est malheureusement vrai, le débat n’existe plus en France »

C’est un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Un temps où la divergence des opinions n’avait rien de scandaleux et mettait, au contraire, en exergue toute la richesse de la diversité intellectuelle française. Un temps où le débat illustrait une certaine idée de la France. Pour certains, la France comme pays de la Révolution et des droits de l’homme. Pour d’autres la France à l’image de ce village gaulois d’Uderzo et Goscinny, prompt à la chamaille mais soudé dans l’adversité. Un temps, en somme, où l’on exhortait l’intelligence.

Malgré les désaccords, il y avait dans les consciences du Marc Bloch et du Voltaire. On vibrait au souvenir du sacre de Reims tout en lisant avec émotion le récit de la fête de la Fédération. On ne partageait pas les mêmes idées mais on se battait pour que chacun puisse s’exprimer. De cette époque révolue, la nostalgie convoque parfois quelques souvenirs. S’offrent alors le spectacle d’un Pierre Boutang discutant sereinement avec George Steiner ou celui d’un Raymond Aron ferraillant avec brio contre Jean-Paul Sartre. Puis la réalité temporelle reprend ses droits et l’on assiste à la grossière mascarade d’une Caroline Fourest et d’un Aymeric Caron s’opposant jusqu’à l’invective, jusqu’à la rupture. Alors même que leur réversibilité est parfaite.

Le constat est amer mais il est malheureusement vrai, le débat n’existe plus en France. Plus exactement, il s’est métamorphosé au point d’avoir perdu ce qui faisait sa substance même. Trois artefacts ont pris son nom. Il y a d’abord le débat complaisance où il s’agit de promouvoir tel penseur et de chanter ses louanges en se fendant de questions théoriques, quand on ne le laisse pas déclamer son propre panégyrique. On acquiescera avec lui sur le caractère monstrueux de la guerre et la beauté de l’amour. Mais on se gardera d’aller interroger sa part d’ombre ou de relever la moindre de ses contradictions. Il y a ensuite le débat de malveillance. Ici, il s’agit ni plus ni moins de condamner sans autre forme de procès celui qui aura l’outrecuidance de vouloir défendre une idée à rebours de la pensée dominante. Assailli par des questions sans obtenir le droit de pouvoir y répondre, tourné en ridicule, enfermé dans une « cage aux phobes » pour reprendre l’expression de Philippe Muray, le malheureux n’a d’autre choix que de laisser les spectateurs dubitatifs. Les moins avertis – et ils sont majoritaires – se retrouvent soudainement frappés du syndrome des arènes romaines et hurlent avec les loups, sans réaliser qu’ils enterrent par là même la tradition française de la polémique intellectuelle. Il y a enfin le débat anthropophage où l’entre-soi ne suffit pas à installer la bienveillance. Dans un contexte, clanique, partisan, pour ne pas dire endogamique, ces francs-tireurs n’ont d’autres choix que de se cannibaliser pour se distinguer et exister.

Seulement voilà, la vérité ne s’enferme pas dans un triptyque aussi manichéen. Et c’est pour cela qu’elle rend libre. Et c’est la raison pour laquelle le débat qui est à l’origine une condition de celle-ci est devenu son pire ennemi. Réduire le débat à la réduction d’adversaires est une erreur car la vérité ne se conjugue jamais avec la loi du plus fort. C’est le sens des propos de Montaigne lorsqu’il s’explique sur l’art de conférer : « Les contradictions donc des jugements, ne m’offensent, ni m’altèrent : elles m’éveillent seulement et m’exercent. Nous fuyons la correction, il s’y faudrait présenter et produire notamment quand elle vient par forme de conférence, non de régence. A chaque opposition, on ne regarde pas si elle est juste ; mais, à tort, ou à droit, comment on s’en défera. Au lieu d’y tendre les bras, nous y tendons les griffes. Je souffrirais être rudement heurté par mes amis : "Tu es un sot, tu rêves". J’aime entre les galants hommes, qu’on s’exprime courageusement : que les mots aillent où va la pensée. [ …] Quand on me contrarie, on éveille mon attention, non pas ma colère : je m’avance vers celui qui me contredit, qui m’instruit. La cause de la vérité, devrait être la cause commune à l’un et à l’autre »

Nous suivrions cette voie que nous n’aurions pas à choisir entre Fourest et Caron.

Théophane Le Méné

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