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03
apr

MEDIAS / Le Grand journal ose tout : c’est même à ça qu’on le reconnaît

par Théophane Le Méné

« La subversion assumée du véritable journalisme »

   

Le concept est rodé, minuté. Il porte le nom de Grand journal et décline ses conjugaisons comme l’hydre aligne les têtes. Sous la baguette du présentateur (Antoine de Caunes, successeur de Michel Denisot), quelques chroniqueurs plus ou moins connus y vont de leur partition pour dérouler le fil du talk-show, une articulation de reportages, de sketchs, d’interviews politiques, d’un moment culturo-littéraire et d’une multitude de bonnes blagues qui n’étranglent, en tout état de cause, pas ceux qui dînent derrière leur poste. Le sourire bright, le teint bronzé et la verve éloquente, quelques beaux esprits se posent en arbitre des élégances, refont le monde et les faces, sous les applaudissements d’un public trié sur le volet, à l’affût des petites lumières habilement dispersées qui leur dictent d’applaudir ou de huer, selon que l’invité est puissant ou misérable. On y retrouve des noms connus du showbiz germanopratin, des actrices ayant échoué dans l’érotisme qui gémissent désormais sur des cartes météo et quelques normaliens moins portés sur la phénoménologie que soucieux d’apparaître en phénomène télégénique.

A tout seigneur, tout honneur. Aucune demi-mesure dans le traitement des sujets ou des invités. Il y a ce qui est bon et juste et le reste. Il y a les respectables avec qui l’on s’émeut, s’amuse, et plaisante. Il y a les infréquentables, les factieux, les intolérants. Pour ceux-là, pas de quartier. On ne les invite pas pour qu’ils puissent s’exprimer mais pour les railler, tourner en ridicule leur cause, réduire ad hitlerum leurs idées. Etrillés sur place, les malheureux n’ont d’autres choix que de subir les assauts de questions et les apostrophes énoncées en certitudes sans pouvoir y répondre ni invoquer, pour le geste, les droits de la défense que même la sainte Inquisition garantissait. Entre deux gaudrioles subtilement placées pour annoncer l’hallali, les babines pavloviennes se déchaînent pour se partager les restes : c’est la curée.

A côté de ces attaques en meutes, il y a les reportages et les chroniques qui reprennent, de « manière caustique, détournée ou décalée », l’actualité. Primus inter pares, Le Petit journal, présenté par le flamboyant Yann Barthès. D’abord partie intégrante du Grand journal, la chronique est devenue depuis peu une émission à part entière et succède à la grand-messe, comme une dernière salve, un dernier tour de piste, où, durant 15 minutes encore, il s’agit de moquer toujours plus ceux qui ne nous ressemblent pas. Le scénario est impitoyable. On rit des physiques ingrats, on met en exergue les bourdes, les impairs ou même les bégaiements des politiques. Les interviews se résument à des questions délibérément indiscrètes ou tout simplement idiotes, comme pour marquer le niveau de celui qui est interrogé. On glisse des micros dans les meetings, dans les manifestations, et on guette la phrase choc, celle qui, retirée de son contexte, apparaît évidemment comme stupide ou inadmissible. Et on se gargarise d’une dignité que les autres n’ont pas, on se plaît et on se complaît, on s’aime de ne pas aimer ce qui, à nos yeux, n’est pas aimable.

Mais qui sont ces nouveaux maîtres du paysage audiovisuel français ? Qu’incarnent-ils sinon la subversion assumée du véritable journalisme, du traitement consciencieux de l’information au profit d’un ersatz fondé sur le divertissement, comme pour esquiver la réalité ? Les témoignages de deux enfants prodigues revenus à la maison du bon sens sont, sur ces questions, éloquents. Ollivier Pourriol, philosophe et écrivain fut, un an durant, l’intello de service. Pour un salaire de 10 000 euros par mois, il avait la lourde charge de placer quelques laïus culturels au cours de l’émission. Jamais pourtant il ne trouva sa place et fut très rapidement réduit au silence. De cette expérience malheureuse, le philosophe en a tiré un livre [1] où l’on découvre avec effarement l’envers du décor : ces livres qu’on lui conseille de ne pas lire sinon la première page, la dernière et la page 100, pour faire illusion ; les discussions, l’air de ne pas y toucher, sur l’argent (« Ce que tu trouves trop aujourd’hui, tu trouveras ça normal quand tu auras passé toutes tes soirées coincé entre Copé et Rihanna ») ; le mépris de l’intelligence (« Sois plus dans l’humeur. Soins moins cérébral. Essaye d’être un peu moins intelligent »)… N’en jetez plus. Solweig Lizlow, la miss Météo du Grand journal durant la saison 2011/2012, garde elle aussi un souvenir amer de cette expérience. Dès le départ, son rôle est clair : jouer « une pouffe décérébrée » pour « séduire les 7-13 ans et les cadres sup’ ». Sur ses anciens collègues, l’estocade est fulgurante : « J’ai dû cohabiter chaque jour avec des gens hautains et dédaigneux de la classe sociale qu’ils jugeaient inférieure à eux ».

L’argent, la bêtise, l’ignorance, le mépris, l’entre-soi, tout un programme sur fond de lutte des classes. On se souvient d’un Nicolas Dupont-Aignan excédé par les simagrées narquoises de ses interlocuteurs, alors qu’il évoquait la souffrance des Français, qui n’hésita pas à tancer Michel Denisot sur le montant de son salaire. Embarras général et tentatives de couper court à la question furent ses seules réponses. En fait d’ignorance, faut-il aussi rappeler cette photo de Yann Barthès pris en flagrant délit de "quenelle", lui qui quelques jours avant dénonçait le geste haut et fort ? « L’esprit Canal +, qui sévit désormais partout, offre à Dieudonné du temps de cerveau disponible », remarquait très justement Alain Finkielkraut alors qu’il dénonçait l’enfantement de l’humoriste controversé par cette société du spectacle, de la vacuité, du ricanement et de la bouffonnerie. Que dire encore de la propension ahurissante de ces comédiens professionnels à dénoncer un conformisme dont ils sont l’exemple achevé ? Il faut voir le dernier opus de Pierre Carles « DSK, Hollande, Etc. », pour comprendre que derrière une neutralité et pluralité de façade, se cache une collusion des intérêts politiques et économiques dans laquelle ces nouveaux maîtres jouent un rôle clef. Il faut lire Jean-Claude Michéa pour découvrir un nœud de möbius où interagit un « cosmopolitisme bourgeois » qui rassemble autant les ultra-libéraux de la droite que les progressistes affichés du Grand Journal.

C’est l’émission culte, le monument de la télévision française, l’impertinente séquence cathodique et glamour devant laquelle bon nombre de Français se retrouvent tous les soirs. Une engeance qui règne un peu partout comme une mélodie trop écoutée dont on n’arrive plus à se défaire. Mais jusqu’à quand ? « Tout le monde regarde [cette émission] pour savoir pourquoi tout le monde regarde », expliquait Ollivier Pourriol pour justifier les audiences de la chaîne. Depuis quelques mois, celles-ci sont en berne. Tout le monde est en train de comprendre.

Théophane Le Méné


[1On/OFF, d’Ollivier Pourriol, Editions Nil, 19€

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