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23
jan

Le chemin des morts de François Sureau

par Théophane Le Méné

   

Début des années quatre-vingt, les relations se réchauffent entre la France et l’Espagne, le Général Franco est mort quelques années plus tôt et l’Espagne achève sa transition démocratique avec l’arrivée au pouvoir du Parti socialiste ouvrier espagnol de Felipe González.

... À l’ensemble des juridictions françaises, consigne a été donnée de ne plus satisfaire aux demandes d’asile de la part de ressortissants espagnols, comme pour prendre acte de l’évolution du régime et de la liquidation des derniers restes franquistes. Affectés à l’Office français de protection des réfugiés et apatrides, c’est à François Sureau, jeune auditeur au Conseil d’Etat et à Georges Dreyfus, un président de section humaniste et mesuré, qu’il revient de juger des différentes affaires dont beaucoup ne résistent pas à l’implacabilité du raisonnement juridique. À l’époque, la jurisprudence n’admettait pas que l’on pût obtenir le statut de réfugié autrement qu’en étant directement persécuté par un Etat. Et l’Espagne, disait-on, ne persécutait plus. Seulement voilà, le cas de Javier Ibarrategui n’entre pas dans le modèle imposé par le droit en place. Partisan de la cause basque et de l’anti-franquisme, c’est un ancien de l’ETA qui a pris part à l’assassinat du Commissaire Meliton Manzanas avant de renoncer à toute activité militante et de rejoindre l’hexagone. Si la France refuse son dossier, son retour en Espagne le conduirait probablement à la mort, les hauts fonctionnaires de l’ancien régime étant toujours en place. Et voici tout à coup Sureau et Dreyfus obligés de trancher, entre Salomon et Ponce-Pilate.

« Lorsqu’un juge adopte une solution, c’est bien souvent que la décision inverse lui paraît impossible à rédiger, pas davantage » expose François Sureau dans son opuscule en forme d’examen de conscience, lui qui ne semple parvenir à se pardonner d’avoir, par son jugement, envoyé un homme vers « le chemin des morts » , cet itinéraire particulier qu’emprunte le catafalque de chaque basque qui rejoint l’autre rive. « Je me suis demandé depuis, presque chaque jour, si j’aurais pu rédiger autre chose que ce que j’avais écrit » poursuit l’auteur, mais le comportement christique de cet homme à la « couronne de cheveux frisés », dont le « regard frappait sur tout » semble l’en avoir dissuadé.
Peut-être une histoire d’épée, de fourreau et d’homme qui veut boire à la coupe que le père lui a donnée ? C’est ce que l’on croit comprendre lorsque Sureau se livre en ces termes : « En me regardant, il a dit qu’il ne souhaitait pas, s’il venait à être assassiné, que quiconque se sente responsable de sa mort. » À la lecture de cette scène qui oppose droit et équité, on ne peut, aussi, s’empêcher de penser à la métaphore augustinienne des deux cités que l’évêque d’Hippone regarde comme nécessairement insolubles : « L’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité de la Terre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité de Dieu ».

En quelques pages, d’une écriture ciselée et admirablement proportionnée, l’auteur raconte cette session de vie passée, d’abord insignifiante puis soudain « gêne sourde » et enfin véritable « empêchement » qui a conditionné le reste de son existence et avec laquelle il entend mourir. Et le lecteur se fait confesseur. « La faute a des pouvoirs que l’amour n’a pas » conclut François Sureau au terme de ces lignes époustouflantes qui mélangent la terrible tragédie humaine et le raisonnement quasi mathématiques du droit. On ne saurait mieux dire sinon que de répéter l’injonction d’Hector à Busiris, dans La guerre de Troyes n’aura pas lieu : « Trouve-nous une vérité qui nous sauve. Si le droit n’est pas l’armurier des innocents, à quoi sert-il ? » Trente ans après, le juge est devenu avocat, comme pour conjurer cette impartialité froide dont il avait la charge lorsqu’il devait dire le droit. Sa charge quotidienne, c’est le souvenir d’Ibarrategui qui ne l’a jamais lâché et qui est là, à tout moment, lorsque le juriste plaide et bataille contre « la lâcheté », « le désir de plaire » ou « les accommodements de l’audience ». Au crépuscule des ces lignes amères, on ne doute plus un instant que ce chemin de pénitence est un passage obligé avant de rejoindre un jour celui des morts.

Théophane Le Méné

François Sureau, Le Chemin des morts, Gallimard, 2013

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