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02
may

Note de lecture

par Thomas Jauffret

« À chaque fois que l’Homme a voulu être Dieu, il s’est brûlé les ailes. Alors pourquoi ne pas retrouver la vertu d’humilité ? »

   

J’ai dévoré le livre [1] d’entretien entre Caroline Gaudriault et Francis Fukuyama qui est un penseur que j’aime bien. Son néo-conservatisme est une forme de réalisme et il perçoit la nécessité de morale. Reste qu’il a été trop confronté à un christianisme américain qu’il considère idéologique et qu’il méconnaît donc une substance plus développée en Europe et qui lui apporterait des réponses : la doctrine sociale.

Il y aurait beaucoup à dire mais je relèverai 3 points :

Individualisme
Vous utilisez tous les deux l’unique terme "d’individu", ce qui contraint la réponse. La doctrine chrétienne et plus largement une grande lignée de philosophes du XXe siècle post-révolution capitaliste ont très bien différencié "individu" et "personne" (Mounier, Maritain, etc.). Cette différence est clef aujourd’hui. L’intérêt de l’individu est différent du bien de la personne. Ce qui est "bon" est bon non seulement pour moi mais pour l’autre, alors que mon intérêt n’est valable que pour moi (et parfois par ricochet pour l’autre mais ce n’est pas l’objectif). Or ce qui n’est valable que pour moi n’est pas bon.
La notion de "personne" vient évidemment de la dignité de l’homme créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Donc tout homme, tous les hommes.
Par déroulement logique, parler de "personne" plutôt que "d’individu" conduit à relier liberté et charité et permet de comprendre le verset fondateur de saint Jean : "la vérité vous rendra libres". Il faut relire Benoit XVI/Ratzinger sur la notion de liberté. Il est fondamental de percevoir la liberté comme le chemin vers le bien de la personne. Si on n’y voit que la liberté de choix de l’individu, on tourne en rond. Chaque mauvais choix, à un moment ou un autre, devient un enfermement. Quoiqu’il en pense, l’individu ne trouve jamais son bonheur dans sa bulle. L’homme est un être de relation et, au final, il ne trouve son bonheur que dans la liberté ou libération de la personne, c’est à dire dans le bien de soi et celui de l’autre indissociables.

Subsidiarité et démocratie
Cette vision de la personne est également clef dans la compréhension de la démocratie.
Sont évoquées les révolutions arabes. Vont-elles conduire ou non à la démocratie ? Quelle forme de démocratie ? Là où le bât blesse, à mon sens, est qu’on en a une vision politique. Les révolutions arabes seraient le réveil démocratique et politique de populations opprimées. Et ainsi, les démocraties occidentales courent pour soutenir les nouveaux régimes... qui ont tout le mal du monde à satisfaire nos exigences démocratiques. Pourquoi ? Parce que nous avons oublié d’où viennent nos démocraties occidentales. Elles ne sont pas le fruit d’une réflexion politique issue des Lumières ou de la Révolution. Elles sont un long cheminement de discussions théologiques dont les Lumières se sont d’ailleurs inspirées si on prend soin de lire les références des penseurs du XVIIIe. Saint Thomas d’Aquin fut ainsi un immense moteur de notre vision politique actuelle. Luther a joué un rôle chez d’autres, etc. C’est la vision spirituelle qui ouvre une vision sociale, car elle apporte une compréhension de la personne, de la liberté et de la charité. Dans le monde arabo-musulman, la situation ne pourra s’apaiser qu’après un débat spirituel de fond sur les notions de personne et de liberté.
Un adage des Pères de l’Eglise dit que « Dieu peut tout sauf contraindre l’Homme à l’aimer ». Liberté de l’homme, issue de cette vision chrétienne d’un Dieu fait Homme donc d’une "humanité" inaliénable de la personne. L’islam n’a pas cette vision là, car il réfute l’humanité de Dieu (c’est son grand reproche au christianisme). Et donc il tend à réfuter la liberté de l’homme, la première étant la liberté de ne pas croire (apostasie, condamnée pénalement dans la plupart des pays) puis ce qui en découle (liberté de la femme, etc.). C’est un débat spirituel, car ces notions sont ancrées dans les valeurs sociales de ces pays. C’est donc avec les docteurs de l’islam qu’il faut d’abord discuter, car le débat existe chez eux (notamment à Al Azhar en Egypte). Les politiques n’ont que des réponses de court terme qui n’ont aucun fondement intellectuel.
C’est pour cela, qu’à juste titre, Fukuyama prône la participation de tous à la vie démocratique, notamment via une participation locale. Car plus la communauté est petite, plus la participation est possible. "Participation" est une notion de la Doctrine Sociale de l’Eglise. Elle n’est viable que liée à une autre notion qui a fondé la communauté européenne, la "subsidiarité" : « De même qu’on ne peut enlever aux particuliers, pour les transférer à la communauté, les attributions dont ils sont capables de s’acquitter de leur seule initiative et par leurs propres moyens, ainsi ce serait commettre une injustice, en même temps que troubler d’une manière très dommageable l’ordre social, que de retirer aux groupements d’ordre inférieur, pour les confier à une collectivité plus vaste et d’un rang plus élevé, les fonctions qu’ils sont en mesure de remplir eux-mêmes ». Les racines sont toujours les mêmes : chaque personne humaine est digne et donc doit participer. Pas n’importe comment sur tous les sujets, d’où la nécessité d’autorité, mais quelque part, elle doit participer. Et dans ces communautés de petite taille, les débats sont de facto plus profonds et plus facilement orientés vers le bien commun. Puisqu’il ne suffit pas de participer mais bien de participer pour le bien commun (cf différence entre individu et personne). Mes talents sont au service des autres. Mon chef est à mon service (servant leader), etc.
Bref, ce qui manque aujourd’hui c’est cette notion de subsidiarité. On nous enferme dans un schéma libéral vs étatiste. L’étatiste considère que l’Etat va sauver l’homme et qu’il sait à la place de l’homme ce qui est bon pour lui. C’est le socialisme mais aussi, d’une certaine manière, l’islam qui perd la notion de liberté. Face à cela, le libéralisme considère que l’individu cherche son propre intérêt et que le marché s’auto-régule. Outre que la démonstration contraire est visible, on oublie qu’Adam Smith était professeur de philosophie morale et qu’avant tout, il parlait d’individus moralement éduqués... donc de personnes. La subsidiarité, c’est une liberté responsable. Je participe librement à mes communautés d’appartenance (ville, pays, europe, famille, entreprise, association), avec une vision morale du bien de l’Autre et de tous. J’éduque mes enfants en famile (communauté inférieure) plutôt que Vincent Peillon mais je les confie à l’école (communauté supérieure) car je ne suis pas professeur de maths/lettres/anglais et que ma famille ne suffit pas pour faire une équipe de rugby.

Transhumanisme
C’est une question ultra complexe. Je pense qu’il y a un postulat que je ne partage pas. Celui qui considère que l’écologie est différente de l’écologie humaine pour reprendre le terme de Benoit XVI, en ce sens que la première nous sauverait de la perte, alors que la seconde se bat contre l’inéluctable ou le sens de l’histoire.
Il est clair que nous nous sommes découverts écologistes quand nous avons commencé à avoir peur de mourir (montée des eaux, insuffisance alimentaire, etc.). L’écologie chrétienne de respect dû à la création ne rassemblait pas les foules, alors que les films d’Al Gore ou Arthus-Bertrand qui nous foutent les chocottes ont une efficacité indéniable. Une sorte d’écologie égoïste ou individualiste finalement.
Donc on pourrait se dire que le transhumanisme, les bébés sur l’étagère de la pharmacie, les expériences ADN, etc. ne nous tuent pas. Je me souviens que sur des sujets récents, on me disait souvent : qu’est-ce que tu en as à foutre ? Au-delà du fait que je ne me fous pas des autres, il y a aussi l’idée que le monde a un sens. Qui croyait il y a 150 ans que les usines qui crachent leurs poumons allaient nous conduire à une catastrophe écologique ? En quoi les expériences biotechs actuelles ne nous conduiraient-elles pas à une catastrophe naturelle ? Le transhumanisme souhaite dépasser la nature mais leur permettra-t-elle sur le long terme ?
Il y a donc deux questions dans le transhumanisme : la question morale et la question naturelle. La seconde se résout par la réponse que Fukuyama n’a pas : l’espérance chrétienne. Le monde a un sens. Ce n’est ni le début ni la fin de l’histoire, c’est l’eschatologie. La question morale est une manière de suivre ce chemin de sens paisiblement. À chaque fois que l’Homme a voulu être Dieu, il s’est brûlé les ailes. Alors pourquoi ne pas retrouver la vertu d’humilité ?
Je suis d’accord avec Caroline, les hommes voudront toujours jouer à Dieu. Ce n’est pas nouveau. Les adorateurs du veau d’or, les gnostiques des 1ers siècles, les révolutionnaires du XVIIe, les positivistes du XVIIIe, les transhumanistes libéraux du XXIe succombent à la même tentation. Et il ne suffit pas de dire stop avec ses petits bras. Quoique. L’éducation morale est un enjeu de long terme et l’histoire s’analyse sur le long terme. Ce sont les chrétiens qui sont sortis vainqueurs des catacombes, pas les barbares. Le monde sera toujours en lutte mais l’espérance, c’est croire en l’homme parce qu’il a cette double capacité unique de discernement et de transcendance.
Alors oui, Google veut modifier notre ADN. Mais dans le même temps, le prix Nobel a été attribué à celui qui fait des recherches sur les cellules souches adultes, bien plus efficaces que les cellules souches embryonnaires et qu’une boite cotée au NASDAQ (Neostem Inc.) est en passe de devenir une des grandes biotechs actuelles. L’éducation morale permet d’encourager ceux qui utilisent leur force pour bâtir des cathédrales. Et ils gagneront.
Sont évoquées dans le livre les PMA et les mères porteuses. Cela existe depuis la nuit des temps. Les techniques ont évolué mais soyons réalistes, une femme peut avoir un donneur naturel et un homme peut "louer" une femme depuis Abraham. Mais quand Agar, la servante d’Abraham, est chassée ; elle part avec Isamël son fils. L’enfant n’est donc pas le fils d’une autre ; c’est bien le fils de sa mère. Les familles ont évolué mais jamais la filiation. La technique ne se bat par à armes égales contre l’humanité, car l’homme n’est justement pas un individu : il a pleine conscience et plein discernement d’être une personne. Je ne nie pas qu’il soit tenté mais sur le long terme, il revient de beaucoup de ses tentations, sait y mettre des barrières morales et a donc, comme cela est rappelé dans l’ouvrage, besoin de Dieu !

C’est très Benoit XVI tout ça, le dialogue entre foi et raison, son thème favori. Fukuyama tourne autour du pot. Il devrait s’y plonger.

Thomas Jauffret


[1Un petit homme dans un vaste monde, Caroline Gaudriault, Editions Paradox, 2014

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