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13
dec

Lieux de mémoire

par Jacques de Guillebon

« On ne raconte plus l’histoire, seulement le souvenir de ses catastrophes »

« Je ne souviens pas plus loin que cette terre-ci et le christianisme », disait Rimbaud. Bienheureux Arthur, qui as bien fait de partir, comme chantait le poète. Nous, nous sommes restés et l’on nous a assommés d’une mémoire que nous n’avions pas demandée. A mesure que disparaît l’histoire, Mnémosyne prend sa place, et ce n’est pas forcément pour notre bien. Partout, depuis un siècle et la terrifiante boucherie de 14 fleurissent les monuments, se déploient les commémorations, se multiplient les lieux de mémoire. Mais cela qui avait une valeur évidente pour leurs contemporains, en a-t-il encore pour nous ?

Se souvenir du million et demi de soldats français tombés au champ d’honneur pendant la Grande Guerre, des enfants juifs déportés pendant la suivante, bien sûr. Cela mérite-t-il pour autant qu’à chaque coin de rue, qu’à chaque détour de village, de sombres plaques, gardiens morbides de notre conscience, montent la garde, au cas où nous penserions à autre chose ? Ce serait comme posséder chez soi, dans son salon, à la vue de tous, la liste endeuillée de tous ses aïeux et aïeules défunts depuis vingt générations. Souviens-toi que tu es mortel ! Memento mori ! Ultima necat ! Parfait, très bien, voilà de la bonne philosophie. C’est celle que transmettent les vanités, qui suffisent bien.

Auparavant, les peuples et les nations élevaient des temples et des monuments à leurs victoires ou à leurs dieux. Le Moyen Âge a couvert ces régions-ci du blanc manteau que l’on sait, à la gloire d’un dieu mort certes, mais surtout ressuscité. Maintenant que l’on cache la dernière extrémité dans les hôpitaux, les cadavres dans les morgues et les défunts dans des cimetières lointains et écartés, on nous rappelle paradoxalement par dix autres sortes de pompes funèbres quels bouchers nous fûmes, envoyant nos paysans au front sous la lourde artillerie, ou des enfants innocents dans les camps de la mort. Comme si nous y pouvions quelque chose.
On ne raconte plus l’histoire, seulement le souvenir de ses catastrophes. Et ces catastrophes sont comme destinées à revenir hanter notre mauvaise conscience jusqu’à la fin des temps, que nous n’oublions jamais notre monstruosité. Rien de mieux pour défaire des peuples, anéantir des civilisations que cette sinistre musique. Philippe Muray racontait dans son XIXème siècle à travers les âges comment la modernité avait commencé avec le transfert tragi-comique des ossements du cimetière des Innocents, sis en plein Paris, vers les catacombes périphériques. Ainsi disparaissait la cohabitation pacifique des morts et des vivants, où le cimetière était aussi un jardin, un lieu de prostitution, de trafics, de boutiques, dans la ville. Les morts n’étaient pas des fantômes grinçants, des remords menaçants, seulement des compagnons de cité, sur la tête de qui l’on marchait paisiblement. Il n’étaient pas la mémoire, mais l’histoire par en dessous.

L’heure est grave, nous en prenons pour cinq ans de commémorations de la Der des ders, le président de la République ayant jugé bon d’ouvrir les hostilités dès le 11 novembre 2013. Chacun va y aller de son livre, de son film, de son installation sur la question. L’atroce conflit avait permis une révolution artistique sans précédent – certes commencée dès le début du XXème siècle : gageons que son centenaire ne sera pas si brillant et que la complaisance dans la déploration, qui culminera sans doute lors de la célébration des mutins de 17, sera seulement l’occasion d’une répétition de notre complainte narcissique. Les morts, eux, resteront sous la terre fertile de la Champagne, et personne ne viendra les y chercher.

Jacques de Guillebon

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