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05
dec

Mystères et paradoxes du « politiquement correct »

par David Engels

« Ce n’est pas parce que nous utilisons le même téléphone, abordons le même type d’avion, nous débrouillons en anglais que nous sommes devenus des êtres partageant d’emblée une même vision du monde. »

I. La mondialisation et l’identité européenne

L’un des paradoxes les plus frappants du processus d’unification européenne est l’absence de reconnaissance d’une véritable identité européenne, plus vaste que l’identité nationale, mais bien distincte de celle des autres cultures humaines. Dans les sondages, presque la moitié des Européens déclare ne pas reconnaître l’existence de cette identité européenne. La raison généralement invoquée ? La dissolution de cette identité – si elle a jamais existé – dans la mondialisation qui, de toute manière, aurait effacé les frontières entre continents et nations à un point tel que, au delà de l’identité nationale, l’on ne pourrait reconnaître qu’une identité « humaine » basée sur des valeurs « universalistes ». Résultat de cette méprise tragique et savamment entretenue par nos politiciens ? Noyer les nombreux poissons qui grouillent dans le riche vivier des crises du 21e siècle afin d’éluder les questions que leur pose le citoyen : à quand une politique européenne soucieuse du bien-être de ses citoyens et non des marchés financiers, à quand une politique européenne fière de son histoire et non de son masochisme « politiquement correct », à quand une politique européenne osant braver le problème et les raisons du déficit démocratique au lieu de prendre le citoyen pour un attardé mental dont on ne se souvient qu’une fois par législature et qu’on préfère considérer comme assisté intellectuel le reste du temps ?

Mais revenons à cette prétendue « culture humaine mondialisée », cette grande famille des peuples dans laquelle se fonderait tout naturellement l’Europe avec ses valeurs universalistes – ce grand subterfuge qui est surtout là pour masquer la frilosité des États-Nations à abandonner une partie de leurs compétences au profit d’une véritable unification européenne, et pour camoufler la politique d’une ouverture ultra-libérale de l’Union européenne actuelle. Que l’on ne se méprenne pas : loin de moi de nier le fait que le monde est effectivement devenu plus enchevêtré que jamais et que nous ne retournerons jamais au temps de la splendide isolation des grands cultures humaines telle qu’elle existait avant les grandes découvertes. Mais ce n’est pas pour autant que l’on peut parler de véritable « mondialisation », car cet enchevêtrement n’est rien d’autre, au fond, qu’une « occidentalisation » du globe, avec toutes les conséquences que cela a produit – non pas sur les autres civilisations, généralement assez soucieuses de garder leur identité sous-jacente, mais surtout sur notre propre civilisation occidentale qui, retrouvant désormais ses caractéristiques matérielles aux quatre coins du globe, se sent subitement aliénée de sa propre identité.

Voilà donc la solution du mystère de la prétendue absence d’identité européenne face à l’identité culturelle de « simple humain ». En effet, le mot mondialisation suggère une interaction culturelle et matérielle à laquelle participent tous les acteurs. Or, nous ne pouvons nous empêcher de constater que l’échange actuel se fait sur la base de l’acceptation mondiale du modèle de civilisation tel que développé par l’Occident et exporté, d’abord par la force du colonialisme, puis par le pouvoir non moins violent du capitalisme, de par le globe. Certes, nous échangeons de plus en plus de biens avec le reste du monde ; certes, la part de l’Occident dans ces interactions recule de plus en plus ; certes, nos technologies ont été d’abord copiées, puis développées indépendamment par les savants et techniciens des autres cultures – mais tout ceci n’est pas une raison pour parler d’une véritable mondialisation au sens culturel. Gratte-ciel, voiture, veston-cravate, avion, micro-onde, électricité, ordinateur, radio, lunettes, téléphone, fission nucléaire, télévision, parlementarisme, emballage en plastique, autoroute, système financier, voyage spatial, congélateur – tout cela a non seulement été inventé « par hasard » en Occident, mais découle aussi immédiatement de la logique évolutive de la civilisation occidentale et a représenté longtemps, avant de devenir le moule standardisé de la vie matérielle de l’humanité, le résumé même de la civilisation américano-européenne.

Attention : il ne s’agit pas du tout de se féliciter de ces « exploits » pour le moins relatifs quand on considère leurs effets pervers ou de justifier une éventuelle arrogance du fait de leur invention et surtout de leur transformation en objets de consommation de masse. Et il ne s’agit pas non plus de rentrer dans un concours puéril des grandes inventions, comme si le fait que l’imprimerie ou la poudre à canon aient été connus en Chine avant de l’être en Europe changeait quoi que ce soit dans le fait que c’est bien en Europe qu’elles causèrent une révolution profonde de toute la société et non en Chine. Ce que je veux souligner par cette énumération est la – triste – vérité que la culture matérielle du monde se trouve de plus en plus modelée selon le modèle occidental, et que désormais, il doit souvent être impossible pour le spectateur non averti de voir dans les réalités matérielles de la vie urbaine à Tokyo, New York, Pékin ou Sydney des différences autres que superficielles. Dès lors, se demandera-t-il, la vie quotidienne de l’habitant de Londres ne serait-elle pas plus proche de celle d’un citadin d’Hong Kong que d’un fermier roumain ; toute l’idée d’une identité européenne ne serait-elle pas un concept erroné ou au moins anachronique ; et ne faudrait-il pas plutôt penser au Monde au lieu de se focaliser trop sur l’Europe ?

Nous répondrons clairement « non » à cette impression, aussi compréhensible qu’elle soit. « L’humanité », formulé de manière un peu provocante, n’existe qu’en tant que terme biologique, non culturel. Des véritables abîmes séparent les cultures humaines, et seules la manie des traductions, des simplifications et des approximations politiquement correctes peuvent nous faire croire le contraire. Ce n’est pas parce que nous utilisons le même téléphone, buvons le même café, allumons le même ordinateur, abordons le même type d’avion, nous débrouillons en anglais et commandons nos livres avec le même service de livraison que nous sommes devenus des êtres partageant d’emblée une même vision du monde. S’il fallait un seul contre-exemple clair et net, bien qu’un peu extrême, ce serait le fait que le pilote de la Boeing s’écrasant sur la tour nord du WTC de New York était titulaire d’un diplôme universitaire allemand, avait vécu de nombreuses années dans ce pays, avait exercé les métiers les plus divers, maîtrisait parfaitement nombre de techniques électroniques (dont le pilotage) et parlait plusieurs langues européennes sans pour autant éprouver (c’est le moins que l’on puisse dire) la moindre sympathie pour le monde occidental qui l’entourait et dont il utilisait quotidiennement tous les avantages technologiques. Croire qu’au fond, toute la richesse humaine nous est accessible sans grand effort et que sa diversité se résume à quelques détails, juste parce que nous trouvons dans nos supermarchés des traductions françaises de Murakami, le Coran pour les Nuls, un livre de cuisine chinoise, un plat de curry indien et quelques reproductions de dessins d’enfants congolais, relève d’une profonde méprise.

Pour prendre un exemple : quiconque a grandi avec deux langues maternelles comme par exemple l’allemand et le français connaît déjà amplement la difficulté, voir même l’impossibilité d’exprimer exactement les mêmes sentiments ou idées sans que soit affecté le sens et la forme de ce qui est dit. Mais quiconque aurait pris la peine de s’intéresser à des langues non-européennes comme l’arabe ou le chinois ne peut que reconnaître qu’ici, on n’est plus seulement dans d’autres langues, mais dans d’autres mondes. Aucune traduction ne rendra jamais, même approximativement, toute l’étrangeté des structures linguistiques, des associations, sensibilités et nuances, et même après des années d’études, la maîtrise abstraite de ces langues ne permettra que rarement l’accès à la richesse du ressenti qu’évoque la parole et que même un autochtone illettré éprouvera mieux qu’un étranger professeur d’université. Et il n’y a pas que les langues qui nous séparent, car elles s’accompagnent évidemment de systèmes religieux, philosophiques, politiques, familiaux et sociétaux totalement différents des nôtres et que le vernis de la prétendue mondialisation ne fait qu’occulter superficiellement aux yeux du spectateur naïf ou du politicien féru du multiculturalisme.

Le bouddhisme indien nous sera à toujours un mystère, car nous sommes des hommes de l’Occident et incapables, sans de longues années d’études et surtout de vie en Inde, de percer véritablement le contexte et la motivation psychique et physiologique qui l’entoure. La philosophie chinoise, en dépit de l’admiration stéréotypée et superficielle portée aux sagesses orientales, nous restera toujours un secret, car nous ne pourrons jamais comprendre pourquoi des questions métaphysiques ayant agité l’Occident pendant des millénaires y trouvent un traitement des plus superficiels, alors que d’autres questions d’ordre spirituel y sont traitées avec une sensibilité que nous ne saurions même pas traduire en nos langues. Le théâtre et la musique japonais ne pourront jamais nous toucher autant qu’une pièce de Shakespeare ou une symphonie de Mahler et se bornent à éveiller notre curiosité intellectuelle, car nous n’avons ni les bases psychologiques, ni le goût artistique nécessaire pour partager l’enthousiasme que ces arts peuvent déchaîner dans le public japonais. C’est donc en opposition à ces autres grandes cultures que se cristallise de plus en plus l’existence d’une culture et identité européenne décidément bien unitaire et spécifique, car face à l’étrangeté du Chinois, de l’Indien ou du Musulman, le Néerlandais et l’Italien, le Français et le Polonais se sentiront subitement comme les membres d’une même grande famille : parfois avec des affinités et antagonismes personnels marqués, souvent en dispute, mais partageant finalement, au fond de leurs oppositions, une certaine base culturelle commune constituée par l’expérience d’un vécu commun, marqué par une même famille linguistique, une même foi, une même évolution artistique, un même concept de l’individualisme, le partage d’un même continent et, surtout, une histoire millénaire caractérisée par la volonté incessante de réaliser enfin cette unification politique qui était à l’origine de notre épopée commune débutée par Charlemagne.

Même en dépit de la standardisation superficielle du cadre matériel de notre vie par cette mondialisation qui n’est que l’exportation de la coquille technologique développée par le génie du vieil Occident, des mondes séparent donc les cultures humaines et les sépareront toujours – et c’est d’ailleurs magnifique ainsi, car chaque culture a développé et devrait continuer à développer sa propre tentative, radicalement différente de celle des autres, de donner une expression individuelle à tout le potentiel que recèle l’être humain, et de permettre, par des contacts culturels, d’enrichir les entreprises des autres ! Et de ce point de vue, ce ne sont pas les prétendus ennemis de la mondialisation qui font preuve d’eurocentrisme et même d’anti-humanisme. Ce sont plutôt ceux qui, sous couvert de la lutte pour la diversité et le multiculturalisme, méprennent d’abord l’occidentalisation du monde pour la mondialisation, puis, basés sur cette fausse impression, oeuvrent activement, par leur politique culturelle locale, nationale ou européenne, pour un brassage des cultures qui nie la véritable richesse de la différence au profit du « tous pareils », sabote la continuité de la spiritualité occidentale et souille notre histoire sous couvert d’un moralisme masochiste, et promeut un nivellement culturel qui réduirait les acquis de 6000 ans d’histoire mondiale à une liste des biens de consommation interchangeables et rendus méconnaissables par nécessité de les adapter à tous les goûts, comme des plats préparés « saveurs du monde »... Si l’Union européenne avait donc une véritable utilité historique, ce serait de lutter pour la reconnaissance de notre identité culturelle commune et pour la protection des intérêts de notre civilisation, de nos traditions et de notre histoire, et, dans le monde, pour la valorisation des cultures locales, non pas par chauvinisme ou sentiment de supériorité, mais par respect profond de la véritable altérité !

David Engels

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