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29
nov

La longue route de l’exil

par Reza, Rachel Deghati

« Amour , liberté, et justice. C’est à ces trois mots que je consacre ma vie. »

Dans ma petite maison parisienne de l’exil, un jour de printemps, mon fils Delazad, dont le prénom signifie, « âme libre », âgé de six ans, me tira de ma rêverie : « Papa, raconte-moi l’Iran. » L’Iran ? Comment raconter ses racines ? les miennes ? les siennes ? Un long moment je suis resté immobile.

Il a sans doute compris ce voyage intérieur dans le passé. Il n’a rien dit, comme un enfant attend la belle histoire du soir. J’ai commencé à lui conter l’Iran de mon enfance : « De plus loin que je me souvienne, mon père, qui rentrait du bureau dans l’après-midi, s’installait dans une pièce qui lui était réservée. Tapis persans, coussins confortables et livres faisaient le décor. Un samovar était coiffé d’une théière. Sur le plateau, verres de thé et petits gâteaux attendaient les visiteurs. Mon frère, mes sœurs et moi n’avions pas le droit d’entrer dans cet endroit mystérieux. Nous devions passer en silence devant pour ne pas déranger le repos de mon père, ses lectures ou ses discussions avec ses amis. À six ans, il m’annonça que j’étais autorisé à entrer et rester à ses côtés. J’avais grandi . J’étais très fier de cette reconnaissance. Je découvris alors un monde que je ne soupçonnais pas. Les visiteurs qui venaient chez mon père étaient pour la plupart, des intellectuels, des penseurs, des poètes. Autour d’un thé, les heures se déroulaient à discuter, à lire de la poésie. Au fil des après-midi, j’ai entendu les poèmes d’Hafez qui célèbrent l’aimé et l’enivrement ; le Jardin de roses de Saadi le sage voyageur qui vénère l’amour et la paix, que l’on trouve dans chaque pétale de fleur, dans un sourire, dans une odeur ; les récits allégoriques de Ferdoussi ; les leçons de vie de Rumi, le derviche. Mon entrée dans cet antre m’a permis de former ma pensée, de saisir l’histoire complexe de l’Iran, sa culture raffinée et riche, à la liberté insoupçonnée au regard de son présent. J’ai compris qu’en chacun de nous, il y a cette petite flamme qui permet de résister à toute forme d’invasion. Ces années à écouter les hommes parler m’ont donné le goût pour trois mots : amour , liberté, et justice. C’est à ces trois mots que je consacre ma vie. »

Delazad m’écoutait avec la même attention soutenue que je portais lorsque j’essayais de saisir ce que mon père et ses amis disaient. Avec la pertinence commune aux enfants, il regarda autour de nous et dit : « Au fond, chez nous, c’est un peu comme l’Iran. » Puis il repartit jouer. Me laissant poursuivre ma réflexion. Il avait raison. Après des années d’errance, j’avais finalement fondé un foyer qui est un enchevêtrement de ponts entre les cultures du monde. Delazad et sa sœur, Djanan, forts d’une double appartenance à l’Iran (où ils ne peuvent pas encore aller) et à la France, sont élevés dans cette notion essentielle de citoyenneté universelle.

Depuis ce 25 mars 1981, à 7h35 du matin, où j’ai quitté mon pays avec mon sac d’appareils, puisque c’était au nom de mes témoignages que j’étais condamné j’ai commencé ma longue route de l’exil. Mon voyage intérieur est l’errance d’un nomade autour de la terre interdite. Mes premières années d’exil furent sans aucun doute marquées par ce choc entre l’image rêvée d’un Occident libre et la réalité de démocraties aussi arrogantes que décevantes. Ma liberté avait le visage vide et mon exil était doute et tristesse. Au cimetière du Père-Lachaise à Paris, un jour pluvieux et sombre de novembre, nous étions venus accompagner Sa’adi, ce penseur et écrivain dans sa dernière demeure. Nous avons alors goûté l’amertume de la mort dans cet exil, et imaginé la chair mêlée à la terre qui n’est pas sienne. Quelques temps après, le poète Shamlou, regardant cette image dit ce poème : « Même la pierre pleure et gémit, le jour de la séparation du bien aimé. »

Reza

Plus tard, Rachel, française et universelle, ma compagne de routes, de vie et de création a écrit ce texte en songeant à ces migrants que nous sommes tous quelque part et qui fait l’histoire de notre humanité depuis la nuit des temps. Des migrants de terre, économiques, climatiques, politiques.

Nos mémoires d’exilés
Au commencement, était l’atteinte à la liberté de l’homme.

Oppression, répression, torture, guerre, massacre, pour délit de différence, de couleur, de pensée, de position politique, de conviction religieuse : tout est prétexte à vouloir asservir l’autre. Oui, au commencement, c’est un État qui ne veut ou ne peut garantir la liberté à un citoyen. Parfois, sa passivité en fait un complice silencieux. L’exode est alors la seule route pour continuer à vivre.
Au bout du chemin parfois difficile du départ, souvent au péril de sa vie, l’exil, vers ces terres d’asile accueillantes, reste le refuge dans lequel chacun s’efforce de survivre, de reconstruire. En soi, le souvenir du pays perdu et la déception de la terre promise. Au-delà de la joie d’être libre, en soi, la fracture physique et intellectuelle du deuil de sa terre. Une odeur, un goût, un paysage, un visage, la mélodie de sa langue, le rythme de son pays : les joies du présent de l’exilé sont pleines des mémoires de son passé. Dans l’ailleurs à bâtir, l’exilé avance sur la frontière intime entre sa guerre et sa paix intérieure.

Rachel Deghati

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