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30
oct

Démocratie, dis-moi ton nom !

par Théophane Le Méné

« Peut-être est-ce aussi cela la fin de l’Histoire : l’absence de la plupart des hommes et des femmes à la construction du projet de civilisation »

Lorsqu’il évoquait les visions du monde et plus particulièrement celle qui s’est imposée comme le récit officiel de notre temps, Philippe Muray aimait à la définir comme l’éloge inlassable que l’Empire du bien se fait de lui-même. En fait d’Empire du bien, l’auteur de l’essai éponyme pointait ici du doigt la métaphysique pléthorique de la démocratie, gargarisme suprême de ce monde moderne qu’il abhorrait. Qui pourrait en effet contester aujourd’hui que la démocratie est devenue à nos sociétés ce que le catéchisme était à celles d’antan ? Plus un discours politique, plus une action gouvernementale ne s’accompagne d’un estampillage démocratique comme une signature prouve l’authenticité d’un document. Et gare à celui qui ne s’en réclamerait pas : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ! »

Il n’est pas nécessaire, pourtant, de fréquenter les cafés du commerce pour entendre les trop nombreuses complaintes de ceux qui ont mal à la France et ne se reconnaissent plus dans ce régime, élevé par l’Histoire au rang d’un Dieu. « Le meilleur argument contre la démocratie est un entretien de cinq minutes avec un électeur moyen » avait un jour lancé Winston Churchill, en guise de boutade. On ne saurait mieux dire.

Quel observateur averti de la vie politique serait aujourd’hui assez malhonnête pour affirmer que la souveraineté appartient aux citoyens, comme l’exigeait l’instauration du régime démocratique ? Votent-ils par la négative au traité établissant une Constitution pour l’Europe qu’on leur impose, dans la foulée, le Traité de Lisbonne. Votent-ils, pour une grande partie, Jean-Marie Le Pen lors de l’élection présidentielle qu’on leur oppose des images de la bête immonde au ventre fécond. Descendent-ils dans la rue par millions pour manifester leur opposition au mariage homosexuel qu’on les réduit à une poignée d’extrémistes prêts à en découdre. Affirment-ils, à une écrasante majorité de 93%, que les Roms s’intègrent mal dans la société que le chef de l’Etat invite Léonarda, une jeune immigrée en situation illégale renvoyée dans son pays, à revenir en France au mépris des lois en place. Que dire aussi des promesses non tenues par tous les gouvernements successifs sinon de reconnaitre, comme un aveu d’échec, qu’elles n’engagent que ceux qui les écoutent, pour paraphraser le président du Conseil Henry Queuille ? Aucun système ne peut prétendre à la perfection et il serait bien trop simple de rejeter ceux qui qui ne sauraient l’atteindre. Mais lorsque le régime s’installe dans une logique opposée à celle qui aurait du être son fondement, on est en droit de douter de sa légitimité.

Hegel, Kojève ou encore Fukuyama prédisaient la fin de l’Histoire par un consensus sur la démocratie libérale qui mettrait un terme aux conflits armés. Le chantre de la démocratie, Jacques Attali, ne disait d’ailleurs pas autre chose, lorsqu’il affirmait, en 1990, dans Lignes d’horizon, que jamais une démocratie n’a fait jusqu’ici la guerre à une démocratie. Or, on le sait, la conception théologique et politique de l’Etat implique une virilité, une tonalité sacrificielle, jusqu’à exiger de l’individu, selon Max Weber, « qu’il affronte le sérieux de la mort pour les intérêts de la communauté ». En lieu et place de cela, l’avènement démocratique a diffusé l’idéal libéral d’un monde pacifié et donc dépolitisé qui satisfait à outrance les droits subjectifs pour que chaque individu jouisse de son bon plaisir. En échange de quoi, la démocratie moderne peut se passer de son fondement, ce que Lincoln appelait « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ». Peut-être est-ce aussi cela la fin de l’Histoire : l’absence de la plupart des hommes et des femmes à la construction du projet de civilisation. « Nous pouvons parler de crise démocratique dans le sens où nos sociétés occidentales ont évincé le gouvernement du peuple par lui-même » affirmait en 2009 le philosophe Marcel Gauchet.

Comme une certaine partie de la production artistique contemporaine camoufle la vacuité de ses œuvres par un discours censé les sublimer, la démocratie moderne dissimule son détournement par son propre panégyrique. Mais cette dialectique immanente ne permet pas le réenchantement politique pourtant nécessaire pour rassembler le peuple autour du bien commun. Est-il un moment où un enfant sortira des foules pour s’exclamer que le roi est nu ? Que cette démocratie libérale dont on nous a bercés n’est plus qu’un préservatif qui empêche tout rapport entre l’Etat et ses concitoyens, au bénéfice de quelques-uns ? Nous n’en avons probablement jamais été aussi proches.

Théophane Le Méné

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