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07
oct

Les barbares ne sont pas ceux que l’on croit

par Théophane Le Méné

« Nous n’avons pas renoncé à dénoncer le barbare. Celui-ci a simplement changé de pays, de couleur de peau, de croyances, de religion »

À Athènes et plus tard à Rome, on tenait à l’écart ceux qui ne se soumettaient pas à l’autorité de la ville ; on les appelait les barbares. Ceux-ci pouvaient néanmoins choisir de rentrer dans les rangs et se devaient d’épouser les codes en place, si fueris Romae, Romano vivito more, disait-on alors. Quinze siècles plus tard rien n’a changé et notre monde réduit à un empire marchand ne manque jamais de fustiger les nouveaux barbares. On les qualifie de conservateurs, réactionnaires, parfois nazis, souvent fascistes et pourquoi pas homophobes. Leur pensée est régulièrement qualifiée de « nauséabonde ». Ils sont anti-européens, nationalistes, opposants au progrès ou hérauts du réel. Ils refusent le nominalisme politique et combattent le solipsisme au nom duquel chaque individu devrait jouir de son bon plaisir. Ce sont les barbares du XXIème siècle.

Comme la négation de l’orthographe ou de la syntaxe est un barbarisme, la négation du réel et de la réalité des différences en est un autre. « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal », affirmait Hannah Arendt pour tenter d’expliquer la barbarie nazie, à un moment de l’Histoire où les Allemands représentaient pourtant un exemple de civilisation et une nation cultivée. Ce faisant, la philosophe énumérait, dans Responsabilité et jugements, les critères qui définissaient un système totalitaire. Parmi ceux-ci, on y trouvait la transformation de chacun en homme-masse, déraciné et isolé, qui a perdu son individualité ; l’entretien de la confusion entre le vrai et le faux, la réalité et la fiction, qui empêche de se forger des convictions ; et la dénonciation hystérique de l’ennemi imaginaire.

L’avènement du monde moderne et de l’universalisme entre les peuples a eu un effet paradoxal sur l’appréhension qu’on peut se faire d’un barbare et que le sens commun désigne comme quelqu’un d’inhumain, lorsqu’il n’est pas inculte, primitif ou sanguinaire. Car, pas plus qu’avant, nous n’avons renoncé à dénoncer le barbare. Celui-ci a simplement changé de pays, de couleur de peau, de croyances, de religion, avec l’apparition d’un monde globalisé dans lequel chacun est désormais tenu de se fondre pour constituer, à son niveau, un rouage de la grande machine économique libérale. Et ici, l’étranger, le barbare, est moins l’indien en pagne, athée revendiqué, converti au Coca-Cola et aux séries dramatiques hollywoodiennes que l’adversaire de cette « société coopérative de consommation et de production » (Carl Schmitt), qu’il soit agriculteur opposé à la politique agricole commune, professeur de lettres ulcéré par l’anglicisme, jeune exalté cocardier ou encore rond de cuir effrayé par l’inflation législative de Bruxelles. Car faut-il rappeler que l’idée d’un immense marché commun à l’échelle mondiale suppose de faire tomber les frontières ? Que ces frontières ne sont pas seulement physiques mais aussi, entre autres, culturelles, religieuses, morales, artistiques, linguistiques et qu’elles constituent une entrave à la libre circulation des biens ? Alors, pour que les flux passent, le rouleau compresseur de la machine libérale s’applique, consciencieusement, à gommer les différences, les exubérances qui nuisent à la planéité des routes de la finance. Et désormais, dans ce village planétaire, ni les fuseaux horaires, ni n’importe quelles autres barrières n’empêchent un Chinois et un Brésilien de discuter des cours de la bourse de Shanghai ou de celle de Bovespa.

Dans son célèbre Race et histoire, Claude Lévi-Strauss, en bon pourfendeur de l’ethnocentrisme, dénonçait ceux qui, de tout temps, avaient fustigé les autres formes culturelles existantes pour célébrer les leurs, et elles seules. A l’époque de la parution de l’œuvre, beaucoup avaient retenu cette philippique dérangeante : « Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie. », et sûrement quelques-uns l’avaient interprétée comme une invitation à la retenue de jugement vis-à-vis des autres, surtout de ceux qu’on aurait tendance à prendre pour des étrangers, si l’on s’en tient à l’étymologie même du mot. Mais à mieux y regarder, l’ethnologue n’avait fait que rappeler l’antienne de Montaigne lorsque, dans ses Essais, il disait : « Chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ». Pier Paolo Pasolini aimait à dire que les bourgeois ne sont pas ceux que l’on croit. A l’instar du poète, nous serions tenté d’affirmer que les barbares ne sont pas ceux que l’on croit et faire nôtre la phrase de Lévi-Strauss.

Théophane Le Méné

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